PME du spatial : le marché militaire, planche de salut commerciale ?

 |   |  1054  mots
Fabrice Carrere propose aux PME du secteur spatial de se concentrer sur les contrats militaires.
Fabrice Carrere propose aux PME du secteur spatial de se concentrer sur les contrats militaires. (Crédits : Autan Blanc)
Plusieurs projets de constellations ont fait faillite ces dernières années, signe de leur grande faiblesse structurelle. Pour les PME de l’industrie spatiale, déjà fragilisées par la crise sanitaire du Covid-19, miser sur ces projets aux débouchés commerciaux incertains est aujourd’hui un pari très risqué. Le salut pour les PME nationales pourrait bien résider dans leur flexibilité pour saisir les nouveaux marchés militaire et institutionnel. Une position défendue dans une tribune par Fabrice Carrere, co-fondateur et directeur associé d'Aneto, un cabinet de conseil toulousain en stratégie industrielle.

Débâcle de Oneweb : le début d'une longue série  ?

Choc dans la filière spatiale : le 30 mars 2020, Oneweb se déclarait en cessation de paiement aux États-Unis, seulement 6 jours après le lancement de 34 nouveaux satellites. "Si vous songez à investir dans OneWeb, je vous le déconseille vivement. Ils ont dupé certaines personnes qui vont être déçues à court terme ", indiquait Gwynne Shotwell, COO de Space X lors d'une allocution prophétique à la conférence du "Baron Fund " le 25 octobre 2019.

Si la crise sanitaire a sûrement accéléré la chute de la constellation et celle de son actionnaire de référence, le groupe japonais SoftBank, elle signale aussi la grande fragilité des différents projets de constellations initiés ces cinq dernières années. Déjà en novembre 2019, Leosat, qui souhaitait déployer une centaine de satellites de communication, avait cessé ses activités faute d'investisseurs. Début avril 2020, Sky and Space Global, startup australienne qui voulait bâtir une constellation de 200 cubesats, s'est également placée en cessation de paiement.

Lire aussi : Le Bourget du spatial prévu à Toulouse en juin annulé

Le début d'une longue série ? Probable. Des voix se font entendre et évoquent les difficultés structurelles de ces projets de constellations, en particulier celles en orbite basse. Ainsi, pour Samer Halawi, vice-président et directeur général d'Intelsat et passé par OneWeb en 2017, les opportunités commerciales de ces projets s'avèrent bien en deçà des projections initiales. Les perspectives d'un retour sur les investissements colossaux consentis apparaissent désormais très incertaines.

Industrie spatiale : le pari risqué des constellations

Fin août 2019, on dénombrait plus de 87 projets de constellations dans le monde
avec des prévisionnels de mise en orbite de plus de 25 000 satellites. Les industriels ont longtemps espéré que le marché des constellations serait la solution à la baisse constatée de la production de satellites conventionnels.

Début avril 2020, en France, la société Kinéis a annoncé une première levée de fond de 100 M€ pour réaliser la 1ère constellation européenne de 25 nanosatellites dédiée à l'IoT d'ici 2022. Une bonne nouvelle pour l'industrie française ! D'autant plus que l'appui de CLS, leader mondial de la collecte de données satellitaires, est de nature à rassurer les PMEs impliquées dans ce projet ambitieux.

Toutefois, plusieurs experts du secteur alertent sur les limites de ces nombreux projets de constellations. Alan Crisp, analyste de la NSR, évoquait en août 2019 les 16 projets déjà démarrés de constellations de small sats, ciblant le marché de l'internet des objets. Fabien Jordan, PDG d'Astrocast, projet suisse semblable à Kinéis, auquel participe l'ESA, Airbus Defense & Space et Thuraya, déclarait en décembre 2019 qu'il y aurait " de la place pour 3 ou 4 acteurs sur ce marché ". Au-delà de ces aspects économiques, on pourrait dans le futur aussi se poser la question du droit de l'espace, des gestions des fréquences ou des débris qui pourraient impacter l'avenir de ces constellations.

Selon ces prédictions, 75 % des projets seraient voués à l'échec donc. Dans un tel scénario, on peut aisément imaginer les dégâts pour les filières industrielles. Notamment les PME qui investissent lourdement pour transformer leurs outils de production et répondre aux enjeux d'industrialisation et de standardisation des constellations. Plus que jamais, chaque acteur devra vérifier les fondamentaux économiques des projets auxquels il participe afin de limiter le risque pour son entreprise.

Crise du Covid-19 : la relance du " réflexe national "

Avec la crise sanitaire enclenchée par le Covid-19, comme beaucoup de secteurs industriels, les entreprises du secteur spatial sont mises sous tension. Financièrement, les levées de fond sont reportées, voire annulées ; les livraisons étant retardées, les paiements le sont aussi. Opérationnellement, les ateliers de production ont dû momentanément fermer leurs portes et dans les prochains mois, les coûts de production vont augmenter avec les mesures sanitaires alors que les coûts fixes se maintiendront aux mêmes niveaux.

Les États-Unis ont immédiatement réagi pour préserver le tissu industriel national. Le 20 mars 2020, le Pentagone a ainsi demandé une accélération des paiements, en particulier à destination des PME. Cela a permis d'injecter 3Md $ dans la filière. Le ministère a autorisé des ajustements contractuels tant au niveau des calendriers que des coûts pour tous ses fournisseurs. Un seul objectif : protéger des  industriels aux technologies stratégiques pour la souveraineté du pays, et éviter leurs acquisitions par des acteurs étrangers.

En France aussi, le CNES a mis en œuvre des mesures similaires pour protéger ses fournisseurs. Plus largement, il a publié le 29 avril 2020 un catalogue des capacités de l'industrie spatiale française. Avec l'objectif de promouvoir les coopérations entre agences spatiales, instituts de recherche et industriels et de favoriser le "réflexe France ".

Le marché militaire : une valeur sûre dans un contexte commercial incertain

Crise sanitaire conjoncturelle et faiblesses structurelles des constellations de small sats : l'incertitude est grandissante dans le spatial commercial. Dès lors, les marchés institutionnel et militaire apparaissent comme des refuges, en particulier le secteur de la défense qui doit assurer la pérennité des PME françaises stratégiques du secteur.

Bonne nouvelle : la loi de programmation militaire 2019-2025, déjà dotée de 3.6Md d'euros de budget pour les activités spatiales, s'est vue renforcée en juillet 2019 de 700 millions €. En réponse aux multiples incidents des derniers mois, notamment entre le satellite franco-italien Athena Fidus et le satellite russe Luch/Olymp, la France a décidé de se doter d'un programme ambitieux de Défense Spatiale. Ce programme vise à développer des outils de détection, d'identification voire de neutralisation des menaces. Il devrait ainsi inclure des projets d'essaims de nanosatellites patrouilleurs, le développement de lasers de puissance ou de lanceurs « réactifs » pour remplacer des satellites endommagés. Pour ce faire, Florence Parly, ministre des Armées, annonçait la mobilisation de tous les industriels nationaux, notamment les PME.

Et si finalement, la clé du succès dans les prochaines années se jouait davantage autour de la réactivité et de la flexibilité que dans l'industrialisation de la production de constellations

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :