Ingénierie aéronautique, quelles perspectives à Toulouse ?

Après plus d'une décennie faste pour les activités ingénierie grâce au développement de l'A380, de l'A400M et de l'A350XWB, quelles sont les véritables perspectives d'emploi et de maintien des compétences à Toulouse ? Deux études indépendantes ont estimé en 2014 que les besoins en ingénierie aéronautique pourraient connaître une baisse de l'ordre de 30 % d'ici à 2020 dans le Grand Sud-Ouest. La stratégie actuelle des avionneurs de s'orienter vers des évolutions incrémentales de leur gamme d'appareils et la réallocation des ressources vers les métiers d'ingénierie liés à la maintenance et aux fonctions support à la production sera-t-elle suffisante pour compenser la baisse des besoins en conception ?

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(Crédits : Rémi Benoit)

Depuis plusieurs années, les professionnels du secteur, Airbus en tête mais aussi des équipementiers et motoristes, appellent à la diversification du portefeuille clients des sociétés d'ingénierie pour s'adapter aux évolutions du marché et au contexte. Plusieurs pistes ont été déjà expérimentées.

L'avionneur Airbus (20 000 salariés à Toulouse, plus de 40 milliards d'euros de chiffre d'affaires) a pris les devants depuis plus de 3 ans en informant ses partenaires de la nécessité de mieux répondre aux besoins actuels du marché : une augmentation soutenue et maîtrisée des cadences de production et, parallèlement, une adaptation et une amélioration de ses produits existants par de l'innovation incrémentale, comme c'est le cas pour les produits dérivés NEO sur les programmes A320 et A330.

Alors que l'impact de cette stratégie sur les sociétés d'ingénierie est difficile à évaluer faute de témoignages, deux études avancent une moyenne de - 30 % des besoins en ingénierie d'ici à 2020 dans le Grand Sud-Ouest. Actuellement, la branche compte 28 000 salariés, dont 17 000 en Midi-Pyrénées.

Environ 5 000 emplois en moins d'ici à 2020 selon l'Opiiec

Une de ces deux études a été réalisée par l'Observatoire paritaire de l'informatique, de l'ingénierie, des études et du conseil (Opiiec). En mai 2014, cette instance paritaire dont est membre le Syntec (syndicat professionnel des sociétés d'ingénierie, de services informatiques, des études et du conseil) estimait que :

"La fin des 'grands programmes de développement' d'Airbus sonnait le glas de nombreux emplois d'ingénierie de conception aéronautique et de services numériques dans la filière régionale", alors même qu'Airbus a lancé ces derniers mois des versions re-motorisées de l'A320 et de l'A330 et un Beluga XL.

On note que l'Opiiec établit une différence entre l'ingénierie de conception (nécessaire lors de la phase de développement de nouveaux avions), l'ingénierie d'industrialisation et de production (dédiée à l'amélioration et optimisation de l'outil de production) et l'ingénierie de maintenance (relative à l'entretien des avions et au suivi en exploitation).

"Les activités de conception des secteurs aéronautiques, spatial et défense, dans le Grand Sud-Ouest sont en fort recul", constate ainsi l'Opiiec.

Cette baisse des besoins en ingénierie de conception pourrait-elle être compensée par une hausse des besoins en production et en maintenance ? Selon l'Opiiec, la réponse est non. L'observatoire estime que, même si les besoins en ingénierie de production et de maintenance augmentent d'ici à 2020 (entre 800 et 1 100 emplois supplémentaires), ils ne compenseraient pas la baisse des besoins en ingénierie de conception.

À terme, cela se traduirait donc par un solde négatif de 5 000 à 5 500 emplois pour les entreprises de la branche en 2020.

La deuxième étude, commandée par le Conseil Régional de Midi-Pyrénées, a été réalisée par le Bureau d'Informations et de Prévisions Économiques (BIPE), une société de conseil fondée en 1958 par l'État et les grandes entreprises françaises. Confidentielle, elle a été présentée en janvier 2014 uniquement auprès des institutions régionales, branches professionnelles et acteurs du secteur. Elle a fait l'objet d'un réajustement en juillet 2014 après une série d'observations, notamment de l'avionneur Airbus.

Le scénario moyen retenu par le BIPE table sur une chute des besoins en ingénierie aéronautique dans le Grand Sud-Ouest de 18 % entre 2013 et 2015, puis de 33 % sur la période 2015-2020.

BIPE 1

Sur le graphique ci-dessus, la différence constatée entre les évaluations du BIPE et d'Airbus s'explique par des périmètres d'études et des hypothèses de travail différents, à la fois sur le plan géographique, et sur les acteurs concernés.

Des données incomplètes

Pour l'expert du secteur aéronautique André Benhamou, consultant ACDC Partners (par ailleurs ex-directeur de Liebherr Aerospace Toulouse, président de Tompasse et de MPCroissance), l'étude de l'Opiiec "mélange trois professions : bureau d'étude, numérique et conseil".

Cela dit, le président du Club d'Analyse Économique de la Région Midi-Pyrénées estime à 1 000 le nombre d'emplois qui pourraient disparaître chaque année chez les sous-traitants en ingénierie de Midi-Pyrénées (ce qui confirmerait le chiffre de 5 000 emplois en moins d'ici à 2020).

"Le chiffre avancé de - 30 % entre 2014 et 2020 sur un effectif d'environ 17 000 personnes en ingénierie aéronautique parait crédible, avec les hypothèses que nous connaissons aujourd'hui."

L'étude du BIPE est à nuancer également, car elle se base quasi uniquement sur des données chiffrées (de l'Insee notamment), et non sur des entretiens individuels avec les sociétés du secteur. Ainsi, les stratégies des entreprises n'ont pas été intégrées dans l'analyse.

Quelles nouvelles missions
pour les ingénieurs ?

Pour André Benhamou, "les principaux acteurs de l'aéronautique en région ont déjà ou vont réduire leurs besoins d'à peu près 1 000 ingénieurs chaque année en 2014, 2015 et 2016. Un nombre limité d'entre eux pourra rejoindre les activités de production et d'après-vente."

Le vrai danger, selon le consultant, est que la filière ingénierie locale, en pleine mutation, perde des compétences.

"Aujourd'hui, en ingénierie de conception, entre 15 et 20 entreprises travaillent en direct pour le groupe Airbus dans le cadre du référencement E2S (Engineering Services Suppliers, sociétés référencées comme partenaires de rang 1). Les autres sociétés, de taille plus petite, doivent alors intégrer cette Supply Chain structurée au travers des rangs 1 éligibles à la politique E2S et peuvent perdre au passage au moins 20 points de marge. Le risque est que ceux qui sont passés rang 2 ou 3, étranglés par la chaîne, disparaissent faute de rentabilité et que l'on ait perdu in fine ce type de compétences."

Un risque dont l'avionneur est conscient puisqu'il a engagé une réflexion avec la Direccte Midi-Pyrénées afin de trouver des solutions pour préserver les petits bureaux d'études.

Autre point de vue, celui du délégué régional du Syntec Numérique Laurent Gerin (par ailleurs vice-président Sud-Ouest de CGI). Plus optimiste, ce dernier relativise l'impact de la baisse des charges pour les sociétés d'ingénierie.

"Airbus a prévenu dès 2007 de sa politique de structuration de la filière ingénierie, et l'avionneur ne doit rien à personne, rappelle-t-il. Il y a certes une baisse de charges sur les activités ingénierie de conception dans l'aéronautique, mais un regain d'activité dans l'automobile par exemple, et nous devons nous adapter au marché.

Les entreprises, qui ont su se diversifier et anticiper, peuvent former leurs ingénieurs sur des problématiques de finance, ou d'énergie. L'agroalimentaire et la santé ont aussi besoin de compétences d'ingénieurs informatiques."

Tout l'enjeu pour les sociétés d'ingénierie réside selon lui dans la diversification. "Il y a 2 ans, on ne parlait même pas des SMAC (Social, Mobile, Analytics, Cloud) qui représentent aujourd'hui 10 % du marché, précise ainsi Laurent Gerin. Le potentiel de croissance est de 25 %. Il faut donc investir en formation."

Il met ainsi en avant quatre types de "mobilités" pour les ingénieurs :

  •  La mobilité sectorielle (passer de l'aéronautique à l'automobile par exemple)
  •  La mobilité métier (passer de l'ingénierie de conception à ingénierie de production)
  •  La mobilité géographique
  •  La mobilité technologique (changer de produits)

"Des actions de formation d'ampleur exceptionnelle"

Le délégué régional Syntec Numérique a demandé à la Direccte de financer des formations. L'État a répondu présent et, selon la préfecture de Midi-Pyrénées, finance "des actions de formation d'ampleur exceptionnelle", tout en étudiant "avec la profession les possibilités de soutien à leurs efforts de mutation".

Autre piste d'évolution proposée par l'Opiiec : le marché du démantèlement et du recyclage d'avions. Il est en "pleine croissance" et offre des "opportunités de croissance à moyen terme" pour les entreprises de la branche.

Quant aux sociétés d'ingénierie, certaines sont, à Toulouse, en croissance à l'image des Assystem, Sogeclair et autres Alten. S'adaptant à la nouvelle donne et en restant agiles.

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