En Occitanie, l'ingénierie frappée de plein fouet par la crise aéronautique

Après avoir recruté à tour de bras, les sociétés d'ingénierie connaissent un coup d'arrêt en Occitanie, directement impactées par la suspension des projets R&D chez les donneurs d'ordre comme Airbus. Même si l'accent mis sur l'avion vert leur offre quelques perspectives, les possibilités de diversification restent marginales et l'avenir des jeunes diplômés inquiète.

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Certaines sociétés d'ingénierie en Occitanie ont vu leur activité réduite de 75% depuis mars.
Certaines sociétés d'ingénierie en Occitanie ont vu leur activité réduite de 75% depuis mars. (Crédits : Rémi Benoit)

650 postes à pourvoir chez Alten à Toulouse, 420 à Assystem, 310 chez Scalian... nous sommes en 2018 et les sociétés d'ingénierie recrutent massivement. À tel point que les offres d'emploi additionnées des sociétés informatiques et des études R&D représentent près de la moitié des emplois cadres dans la région Occitanie d'après l'Apec (Agence pour l'emploi des cadres).

Une activité en baisse de près de 75%

Mais la crise actuelle du transport aérien vient bouleverser cet équilibre ."Je ne dirais pas que l'activité est arrêtée mais en tout cas elle très diminuée. Airbus représente 60 à 70% du chiffre d'affaires d'Altran et c'est sans compter le poids des autres clients aéronautiques. Or l'avionneur a décidé de renvoyer les sous-traitants chez eux pour réinternaliser un maximum de projets. D'autres projets sont arrêtés ou suspendus comme l'EfanX (démonstrateur d'avion électrique", illustre Jean-Pierre Caparros, délégué syndical CGT d'Altran Sud-Ouest, qui emploie 3 000 salariés à Toulouse.

Même constat du côté de Philippe Robardey, président de la CCI de Toulouse et du groupe d'ingénierie Sogeclair qui compte 500 salariés dans la Ville rose, dont les deux-tiers sont aujourd'hui en chômage partiel.

"Toutes filières confondues, les sociétés d'ingénierie ont 25 à 33% d'activité en moins. Compte tenu de l'exposition de notre région à l'aviation commerciale, les sociétés d'ingénierie sont plus fortement pénalisées. Avant mesure d'accompagnement, la baisse d'activité se chiffre plutôt autour de 66 à 75% dans l'aviation commerciale".

Dans une étude publiée à la mi-mai sur la région Occitanie, le Syntec numérique tire la sonnette d'alarme. "Nous avons sondé nos adhérents, pour connaître l'impact des fins de mission décidées par Airbus sur la masse salariale. Entre 8 à 10 000 emplois sont menacés en Occitanie dans les prochains mois et jusqu'à 18 000 salariés (sur les 45 000 que compte la filière) pourraient être impactés par le chômage partiel", avance Anne Destouches, déléguée régionale adjointe du Syntec, qui inclut dans cette estimation les éditeurs de logiciel, les entreprises de services informatiques (ESN) et les entreprises de technologie.

Chute des offres d'emplois pour les jeunes diplômés

Ce ralentissement se répercute sur les offres d'emploi.

"Avant la Covid-19, nous étions sur une période assez faste puisque les entreprises prévoyaient de recruter +7% de leur population cadre. Nous nous attendions à une année 2020 exceptionnelle, fait remarquer Jean-Sébastien Fiorenzo, délégué régional Occitanie de l'Apec. A compter du 17 mars, les offres d'emploi pour les cadres ont diminué de 61% en Occitanie. Par exemple, la semaine du 9 mars, 714 offres ont été publiées et cela a chuté à 234 offres la semaine du 13 avril. Pour autant, l'ingénierie est toujours, avec 17% des offres diffusées, sur le podium des métiers les plus recherchés, en baisse seulement d'un point. L'Occitanie reste une région à forte prédominance sur l'ingénierie en lien avec l'activité aéronautique et spatiale mais aussi la présence de toutes les ESN dans notre région".

apec offres

Chute des offres d'emplois en Occitanie au mois d'avril (Source : Apec).

Les inquiétudes sont plus nourries sur le devenir des 2 000 jeunes qui sortent chaque année des écoles d'ingénieurs occitanes. D'après une enquête publiée par l'Apec,  le volume d'offres d'emploi dans l'ingénierie pour les jeunes diplômés a baissé de 73% en France au mois d'avril.

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Les jeunes diplômés sont confrontés à un écroulement des offres d'emploi dans l'ingénierie (Source : Apec).

Se diversifier, mission impossible ?

Mais le plan de relance aéronautique annoncé mardi 9 juin par le gouvernement pourrait offrir de nouvelles perspectives à la filière avec l'objectif de faire voler dès 2035 un avion neutre en carbone.

"Si l'on arrêtait totalement l'ingénierie, dans trois à cinq ans, nous ne saurions plus faire un nouvel avion et nous condamnerions la filière à moyen-terme. Or c'est grâce à l'ingénierie que les leaders français sont devenus mondiaux. Tous les projets R&D sont arrêtés pour le moment mais le plan de relance sera conditionné au maintien d'une activité de recherche. Les projets seront orientés vers l'avion du futur, plus vert et de nouvelles technologies", estime Philippe Robardey.

Quant à une éventuelle diversification des sociétés d'ingénierie vers d'autres secteurs pour sortir de la dépendance aéronautique, cela semble épineux.

"Il existe des possibilités mais à la marge compte tenu des volumes d'emplois en jeu. Les processus de diversification sont longs, coûteux et progressifs. Il n'est pas possible de réaliser un transfert massif d'un secteur à l'autre. D'autant qu'aucun secteur ne connaît d'appel d'air considérable de besoins en ingénierie", complète le chef d'entreprise

Ancien dirigeant d'Eurogiciel (aujourd'hui Scalian) et animateur de la cellule de crise du Syntec en Occitanie, Daniel Benchimol abonde dans la même direction. "La vague est d'une telle ampleur qu'aucune autre industrie ne peut digérer le nombre d'arrêt de missions. Il est question de 8 000 emplois d'ingénieurs menacés, comment voulez-vous les recaser en Occitanie ? C'est impensable, même en France".

La région toulousaine tente depuis quelques années de faire émerger de nouvelles filières, en mettant l'accent par exemple sur l'intelligence artificielle avec le projet Aniti ou la cybersécurité.

"Il s'agit de compétences, pas des projets avec un client qui paie derrière, réagit Daniel Benchimol. Si l'intelligence artificielle est embarquée dans un dispositif médical, vous pouvez embaucher quelques ingénieurs. Mais nous sommes loin de la vague qui arrive".

Pour mettre en valeur les ingénieurs locaux, le Syntec numérique publiera dans quelques jours une cartographie des compétences disponibles dans chaque métier de la filière numérique occitane. "L'intérêt est de faire un marketing régional un peu partout dans le monde, appuie Daniel Benchimol. Nous pourrions dire aux Etats-Unis, qu'il existe par exemple 1250 ingénieurs avec telle compétence. Certains métiers peuvent être réalisés en télétravail. On peut aussi imaginer la création d'un centre de développement d'un industriel étranger sur une technologie de pointe à Toulouse".

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