Sigfox : quand l’écosystème sert l’écosystème

 |   |  1209  mots
Gaël Gueguen, professeur de stratégie et d'entrepreneuriat à Toulouse Business School.
Gaël Gueguen, professeur de stratégie et d'entrepreneuriat à Toulouse Business School. (Crédits : Rémi Benoit)
La notion d'écosystème, un concept au cœur de la stratégie de Sigfox selon Gaël Gueguen, professeur de stratégie et d'entrepreneuriat à Toulouse Business School.

Les promesses de Sigfox sont nombreuses. Elle a l'ambition d'être introduite au Nasdaq et son marché, l'internet des objets, est estimé à plusieurs milliards d'euros. Lorsque Ludovic Le Moan, son dirigeant, parle de son entreprise, la notion d'écosystème revient régulièrement. Ce concept fait l'objet de plusieurs recherches dans deux champs disciplinaires en management souvent opposés car portant sur des entreprises de tailles différentes : la stratégie, à travers les écosystèmes d'affaires, et l'entrepreneuriat, à travers les écosystèmes entrepreneuriaux. Par ses choix, Sigfox est intéressante à étudier car elle concilie ces deux réflexions.

Les écosystèmes d'affaires

La théorie des écosystèmes d'affaires, initiée par James Moore, postule que la clef du succès pour une entreprise dépend de l'ensemble des alliances qu'elle va nouer en vue de favoriser son développement. La question du standard technologique est cruciale afin qu'il devienne une norme. Pour diffuser son standard, l'entreprise doit s'appuyer sur un ensemble d'acteurs qui peuvent être fournisseurs, clients, complémenteurs, supporters... L'ensemble des acteurs liés à cette norme et leurs liens constitueront l'écosystème d'affaires. Une entreprise leader, souvent en concurrence avec d'autres écosystèmes, va favoriser son développement.

Un très bel exemple nous vient du monde du mobile tactile. Lorsque Google veut favoriser la diffusion de son système d'exploitation Android, il ouvre sa solution à de multiples partenaires qui intègrent formellement son alliance, qui participent à son développement, qui l'intègrent à leurs appareils. Bilan : Android détient plus de 80% de parts de marchés grâce à sa stratégie d'écosystème d'affaires global.

L'écosystème entrepreneurial

La théorie de l'écosystème entrepreneurial a été développée par Daniel Isenberg. Il s'agit d'une modélisation de ce qui peut permettre le développement d'un entrepreneuriat efficace au sein d'un territoire. Par écosystème entrepreneurial local, on entend l'ensemble des acteurs interdépendants au sein d'une même zone géographique, et leurs relations, qui vont influencer la création d'entreprises dans cette zone. L'idée est de favoriser un lieu de dialogue entre les différentes parties prenantes de l'entrepreneuriat. Infrastructures, universités, financeurs, talents, normes sociétales ou encore clients forment un tout.

L'exemple le plus marquant est celui de la Silicon Valley. Les raisons de sa réussite sont multiples mais nous pouvons mettre en avant la présence d'entreprises à succès, d'investisseurs privés, d'un enseignement supérieur et d'une recherche de haut niveau ou encore d'une culture de l'entrepreneuriat. Surtout, c'est l'existence de rencontres formelles et informelles qui permet de lier le tout. Le succès de la Silicon Valley s'explique par l'importance du réseau social et des structures d'aides.

Imposer son standard technologique

Revenons à Sigfox pour comprendre comment l'entreprise utilise ces deux concepts pour élaborer sa stratégie.

Il me semble que la problématique principale de Sigfox résulte de son métier, encore nouveau : opérateur de réseau bas débit pour les objets connectés au niveau mondial. Si nous devions prendre une image, nous pourrions considérer que Sigfox propose des "tuyaux" dans des "jardins équipés de robinets" (des pays et des opérateurs locaux) permettant d'alimenter des "plantes" (des objets connectés). Il s'agit d'un marché en devenir, qui n'est pas encore structuré institutionnellement, qui est dans sa phase de lancement, pour reprendre la théorie du cycle de vie des activités. Or s'il n'y a pas de robinets dans le jardin, le tuyau ne sert pas à grand-chose et s'il n'y a rien à arroser, des plantes par exemple, robinets et tuyaux sont inutiles.

Sigfox doit favoriser l'existence de produits connectés qui retiendront sa technologie. Dans les faits, Sigfox se développe en nouant plusieurs partenariats avec des entreprises. Par exemple, pour se déployer au Royaume-Uni, elle s'allie avec Arqiva, pour couvrir l'Espagne, Securitas Direct et Abertis Telecom sont retenus. Ce sont les jardins (pays) et robinets (opérateurs locaux). Autres exemples concernant les "plantes" cette fois-ci : Nigiloc développe des vélos connectés qui envoient un signal au propriétaire en cas de vol. Sigfox s'allie avec elle afin qu'elle retienne sa solution ; pour créer le plus grand parc de stationnement au monde à Moscou, Worldensing fournit ses capteurs FastPrk qui utilisent la technologie Sigfox à l'issue d'une autre alliance.

Vélos connectés ou capteurs de stationnement correspondent à l'image de la plante. Notons également que sa prochaine ouverture de capital va accueillir des investisseurs africains et asiatiques aux côtés des européens et américains déjà présents. En d'autres termes, Sigfox apparait comme le leader d'un écosystème d'affaires qui repose sur son standard. Plus les entreprises, et donc les clients, utiliseront son standard technologique, plus on aura intérêt à retenir cette solution dans le futur. Ce cercle vertueux d'auto-renforcement correspond, en langage économique, aux rendements croissants d'adoptions et aux externalités de réseaux. Mais est-ce assez ? Sigfox pense que non. Tout du moins, son dirigeant, Ludovic Le Moan, car le "jardin" n'a pas assez d'espèces ou de variétés de "plantes".

Favoriser l'émergence des innovations

Ludovic Le Moan est, entre autres, le fondateur de la TIC Valley (une pépinière d'entreprises dédiée aux technologies de l'information) et du Camping (un accélérateur de start-up). Il s'agit d'initiatives en lien direct avec la question de l'écosystème entrepreneurial : favoriser localement un contexte favorable à la création d'entreprises. Que nous dit le dirigeant de Sigfox ?

"Aujourd'hui, tout le monde veut créer son incubateur. On ne manque pas d'idées ni de technologies mais on manque d'entrepreneurs. Je voudrais apporter une nouvelle coloration à la Tic Valley en la transformant en IoT Valley (Internet of Things Valley, ndlr). Sigfox pourra y contribuer financièrement et j'espère attirer d'autres industriels pour développer un écosystème des objets connectés."

En d'autres termes, Ludovic Le Moan souhaite développer un écosystème entrepreneurial afin de favoriser des créations d'entreprises portant sur les objets connectés. En conséquence, l'idée est d'aider le développement d'entreprises qui vont innover à travers des objets connectés qui pourront retenir la technologie Sigfox.

Ainsi, l'écosystème entrepreneurial local va favoriser l'écosystème d'affaires global en l'alimentant avec de nouveaux produits. L'écosystème d'affaires global va supporter l'écosystème d'affaires entrepreneurial local en proposant une technologie éprouvée, une mise en relation avec des acteurs majeurs. L'écosystème sert l'écosystème.
Nous ne savons pas encore si cela sera suffisant pour contrer les plus grands acteurs intéressés par l'Internet des objets.

Toutefois, Sigfox semble un bel exemple d'innovations stratégiques pouvant permettre la réussite de nos entreprises. Une technologie peut être la meilleure du monde mais si elle n'est pas diffusée et suffisamment portée, elle restera confidentielle. À la croisée des réflexions en management des grandes entreprises et en théorie de l'entrepreneuriat, le cas Sigfox démontre que la nouveauté peut exister dans une technologie, un produit ou un service mais aussi, bien moins visible pour le grand public, dans ses décisions stratégiques et dans son ancrage local.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :