"Cerveau contre cerveau" : l'édito d'Emmanuelle Durand-Rodriguez

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Emmanuelle Durand-Rodriguez, directrice de la rédaction de La Tribune Toulouse
Emmanuelle Durand-Rodriguez, directrice de la rédaction de La Tribune Toulouse (Crédits : Rémi Benoit)
La nouvelle édition Toulouse de La Tribune est en kiosque depuis ce jeudi 23 mars. Dans ce numéro, un dossier complet est consacré à l'Université de Toulouse, en pleine reconstruction et à la reconquête de l'Idex. Voici l'édito ainsi que le sommaire de ce dernier numéro de l'année 2016.

L'an 2000 a longtemps été le symbole du futur. En plus d'un bug qui n'eut jamais lieu, il n'y eut (évidemment) cette année-là aucune projection brutale dans la science-fiction de nos enfances. Non, les fantasmes de la science-fiction, c'est aujourd'hui que nous les vivons. La voiture volante est devenue réalité il y a quelques jours avec la Pop.Up d'Airbus présentée au Salon de l'auto à Genève ; le fantasme de la téléportation a fait son retour avec l'hologramme d'un homme politique surgissant sur une scène un dimanche après-midi d'hiver et, à chaque fois je suis sur Facetime, Skype ou WhatpApp, je pense aux générations qui auraient rêvé de se voir en image sur un parallélépipède rectangle tenant dans une main. Combien d'adieux auraient été moins déchirants avec la certitude de se parler, de se voir, bientôt de se toucher... Des innovations, des nouveaux usages, de nouvelles émotions toutes rendues possibles par les mathématiques et le calcul.

Car c'est bien la puissance de calcul et l'usage des plateformes numériques qui nous font basculer dans un nouveau monde, celui où les algorithmes réalisent ce que nous désirons (la rapidité des diagnostics médicaux, le lien avec nos proches) et aussi ce que nous ne voulons pas : les publicités intrusives, les nouveaux visages de la propagande, etc. Dans la meilleure comme dans la plus inquiétante part du progrès, le numérique ne nous laissera pas le choix d'être pour ou contre les algorithmes et l'intelligence artificielle. N'en déplaise aux amoureux des frontières et des murs, l'humain de 2017 vit dans un présent hyper technologique.

Pour autant, nous sommes (encore) à un moment de l'Histoire où nous pouvons décider de ne pas nous soumettre à la technologie si d'aventure elle n'était pas souhaitable pour le destin de l'humanité. L'accélération technologique et le développement de l'intelligence artificielle interrogent sur la place de l'Homme dans la société. Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives (NBIC) travaillent ensemble pour la création d'une humanité qui nous dépasse et qui peut un jour nous effacer, nous les humains biologiques.

Le synopsis potentiel a les apparences de la fatalité : dans un premier temps les robots remplacent des métiers peu qualifiés puis vient l'heure des métiers à haut contenu cognitif (médecins, avocats, professeurs, etc.) dépassés dans leur capacité d'analyse par la puissance de calcul de l'intelligence artificielle. Le travail des NBIC, porté par les milliards que sont capables d'y investir les firmes des transhumanistes, aboutit ensuite à ce que ceux-ci appellent la singularité, ce moment où les supra-intelligences créées par l'homme finissent par devenir si complexes qu'elles lui deviennent inaccessible. Ce scénario est assez en phase avec la perception que l'humanité a aujourd'hui du progrès technologique : un emballement en accélération permanente qui oblige nos générations à absorber les disruptions et à s'adapter à grande vitesse.

Or, si on a le choix entre jouer à se faire peur, ne rien faire et changer tout ce qui peut éviter de faire des humains biologiques une sous-société dominée par des supra-humains à l'horizon 2050, choisissons le changement. Et la première des actions à mener concerne sans doute notre relation à la connaissance et aux savoirs : ne pas prendre pour acquises les pires prévisions, croire en la possibilité pour l'homme d'influencer son destin, investir fortement sur l'intelligence, l'université, la formation, en somme nos cerveaux biologiques. Après tout, si l'IA prend le pouvoir sur les données, il reste aux hommes à définir les hypothèses, à fixer les objectifs, la loi et les interdits.

Dans cette optique, nous avons besoin d'un enseignement de très grande qualité, des toutes petites classes jusqu'à l'université. Le travail de reconstruction en cours au sein de l'Université de Toulouse auquel nous nous intéressons dans ce numéro se base sur l'hypothèse qu'une recherche interdisciplinaire mêlant par exemple l'économie et la psychologie (mais aussi la biologie, l'histoire, le droit, la philosophie, les sciences politiques, l'anthropologie, la sociologie) peut permettre de mieux relever les défis de l'humanité numérique. Les méthodes d'apprentissage doivent aussi évoluer. La pédagogie inversée, les fablabs, le design thinking forment des humains bien plus sûrs d'eux, autonomes et aptes à préparer le futur tandis que des formes d'apprentissage descendantes ont plutôt tendance à former des angoissés souvent passifs. Expérimenter soi-même, se mettre rapidement en action même si on ne maîtrise pas tout, puis tirer les enseignements et progresser, voilà qui nous porterait individuellement vers plus de plaisir au travail et vers plus de créativité dans l'économie. En somme, apprendre à apprendre et déjouer ainsi les prévisions fatalistes. À l'avenir, ce qui comptera (si le cerveau biologique est dans tous les cas moins performants que l'IA), c'est la capacité de s'adapter, d'improviser et sans doute de... philosopher. Le domaine du « pourquoi » doit rester la prérogative des humains. À eux de l'utiliser.

Le sommaire de l'édition Toulouse de La Tribune

 À la Une - Toulouse reconstruit son université
Gouvernance, bâtiments, enseignement... Lancée dans la course à l'Idex, l'Université de Toulouse imagine l'université du futur. Enquête.

Industrie - L'heure de la fabrication additive ?
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Transition - Faire du numérique un facteur d'inclusion
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Management - Comment éviter les burn-out ?
La société Better Human Company a accompagné plus de 150 entreprises dans l'amélioration de la qualité de vie au travail.

Portrait - Hafid El Mehdaoui, l'entrepreneur du changement
D'Alger à Toulouse, le cofondateur de Comm1Possible défend des valeurs de partage et de cohésion, même dans le business.

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