Luc Julia : "L’IA, ce n’est pas des robots qui vont nous remplacer"

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Passé par HP, Apple puis Samsung, le toulousain Luc Julia est une personnalité respectée dans le monde du numérique.
Passé par HP, Apple puis Samsung, le toulousain Luc Julia est une personnalité respectée dans le monde du numérique. (Crédits : DR)
Cocréateur de l’assistant vocal Siri pour Apple, le Toulousain Luc Julia vient de publier "L’intelligence artificielle n’existe pas" (First Éditions), car pour lui, il s’agit plutôt d’une intelligence augmentée. Entretien exclusif.

La Tribune - Vous expliquez dans votre livre que nous ne sommes pas à l'abri d'un "troisième hiver" de l'IA après ceux connus au début des années 1970 et à la fin des années 1980. Pour quelles raisons ?

Luc Julia : Le pourquoi de ce livre est d'expliquer aux personnes ce qu'est réellement l'intelligence artificielle et ce qu'elle n'est pas. Ce n'est pas une idée dont il faut avoir peur. Ce n'est pas des robots qui vont nous tuer, qui vont nous remplacer, et ce n'est pas l'intelligence artificielle qui va prendre le pouvoir ! Mais si nous continuons à raconter cela et à le croire, il y aura un gros risque d'hibernation car il est possible que les gens prennent peur et qu'ils soient déçus, au sens où tout ce que l'on promet n'arrivera pas. Les hivers précédents sont arrivés parce que l'intelligence artificielle a déçu.

Selon vous, il ne faut donc pas trop attendre de l'IA, ni être trop rêveur à son sujet ?

Je ne dirais pas rêveur mais plutôt menteur. Il ne faut pas mentir mais comprendre ce que fait l'IA et quelles sont ses limites. Comme tout outil, l'IA comporte des dangers et on peut se servir des outils d'une mauvaise façon. De même, comme pour tout outil, c'est nous, les humains, qui l'utilisons, et donc qui décidons comment l'utiliser.

Vous mettez en avant la multiplication de ces discours alarmistes, qui pour certains engendrent une peur. Comment peut-on éradiquer cette peur autour de l'IA pour qu'elle soit acceptée par l'ensemble de l'opinion publique ?

Cela passe peut-être par la lecture de mon livre (rires)... Une fois que nous avons fait ça, il faut écouter les personnes qui font réellement de l'IA comme Jean-Gabriel Ganascia, un pionnier de l'IA en France depuis 35 ans. Il faut arrêter d'écouter des personnes qui n'en font pas, qui font du marketing, qui sont là pour faire parler d'elles et qui racontent n'importe quoi [dans son livre, Luc Julia critique notamment les diverses prises de parole à ce sujet d'Elon Musk, PDG de Tesla et SpaceX, ndlr]. En résumé, il faut éduquer pour comprendre. Les médias et les endroits qui sont des caisses de résonance doivent donner la parole à des experts et non à ceux qui font beaucoup de bruit pour rien. Mais je comprends que cela soit beaucoup plus sexy et excitant de parler des robots qui vont nous tuer plutôt que de dire que les robots vont nous assister, que l'on va les maîtriser et qu'ils vont nous aider dans certaines tâches.

Qu'est-ce que serait une bonne IA, à terme ?

Je crois beaucoup aux objets du quotidien, à la possibilité de les faire collaborer pour pouvoir rendre des services auxquels on ne s'attend pas, des services qui vont transformer ces objets en de vrais assistants. Nous avons créé les assistants vocaux il y a une dizaine d'années, c'était bien sympathique, mais maintenant on doit faire en sorte que tous les objets autour de nous deviennent des assistants.

Vous intitulez votre livre L'intelligence artificielle n'existe pas car selon vous il s'agit plus d'une intel- ligence augmentée. Pouvez-vous expliquer la nuance entre ces deux termes ?

Ce qu'on appelle intelligence artificielle est en fait le machine learning [l'apprentissage machine, ndlr] et le deep learning [apprentissage profond, ndlr]. Ce sont des technologies fondées sur des connaissances que l'on va donner à la machine. Par exemple, on va donner à la machine énormément d'images de chats en lui disant que c'est un chat afin que la machine soit capable de reconnaître seule ce qu'est un chat. Donc à la n, la machine va reconnaître ce qu'on lui a demandé de reconnaître. C'est la même chose pour tout ce que l'on fait avec ces machines. On donne des règles à la machine que seul l'humain établit ! Ce n'est pas la machine qui va établir des règles de manière autonome. Ainsi, ce que j'appelle une intelligence augmentée c'est une IA qui nous augmente nous, c'est un outil qui nous permet de faire les choses plus facilement, de rendre des services plus agréables dans notre quotidien, au travail ou à l'école.

Au fil des pages, vous êtes critique à l'égard de la France sur la frilosité de ses investisseurs, à l'égard du CNRS également, et vous qualifez la mission accordée au député Cédric Villani autour de l'IA de "mission de reconstruction de la France". Pourquoi être si dur à l'égard de votre pays natal ?

Je suis critique à l'égard du CNRS d'il y a 25 ans. Juste- ment, j'ai qui é le CNRS et la France à ce moment-là car j'étais déçu. Mais, plus loin dans le livre, je dis clairement qu'il y a six ans, quand Fleur Pellerin [ministre chargée du numérique à l'époque, ndlr] a créé la French Tech, la France a fait son retour sur ces questions technologiques. Ce e initiative a permis de créer un nouveau dynamisme, avec ces startups qui ont émergé partout dans le pays. Après, il y a eu l'avènement d'Emmanuel Macron et du député Villani qui a fait ce rap- port sur l'intelligence artificielle. Désormais, je pense qu'il y a une capacité et une volonté de développer la France dans ce qu'elle a de meilleur. Finalement, nos chercheurs et notre éducation sont excellents, mais jusqu'à présent nous n'avions pas mis les moyens pour vraiment créer des initiatives nouvelles, comme la French Tech. Et si j'étais négatif il y a 25 ans, je suis plus positif maintenant. C'est pour cela que je suis revenu en fondant notamment un centre autour de l'IA, à Paris, pour Samsung [Luc Julia est actuellement vice-président innovation de Samsung Monde et dirige ce laboratoire, ndlr].

La France accuse-t-elle un certain retard pour l'IA par rapport à d'autres nations ?

Je ne pense pas que la France soit en retard car l'IA n'en est qu'à ses débuts. Évidemment il va falloir y mettre des moyens et développer cette French Tech. Nous créons beaucoup de startups et la Banque publique d'investissement les finance énormément, mais nous devons passer désormais à ce que j'appelle le "scale up", c'est-à-dire passer à quelque chose de plus gros. Pour se battre contre des géants comme les États-Unis ou la Chine, nous devons montrer que les technologies qu'on invente en France et que nous maîtrisons donnent naissance à des géants mondiaux.

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