Barrage de Sivens : pourquoi le chantier du Tarn devient une polémique nationale

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Les opposants au projet occupent toujours le site du Testet et bloquent l'accès aux engins des bûcherons. © photo Rémi Benoit
Les opposants au projet occupent toujours le site du Testet et bloquent l'accès aux engins des bûcherons. © photo Rémi Benoit
Le dossier du barrage de Sivens est désormais une affaire nationale. La ministre de l'Écologie Ségolène Royal a demandé ce week-end au président du Conseil général du Tarn de vérifier que le chantier respecte les conditions du ministère. De leur côté, les opposants au projet durcissent leur combat : un tag "Non au barrage de Sivens" a été découvert dimanche matin sur la face de l'Hôtel Dieu à Toulouse. Le point sur cette infrastructure qui crée la polémique.

L'affaire rappelle en tous points le dossier Notre-Dame-des-Landes à Nantes. Hier, dimanche 7 septembre, un pique-nique festif a rassemblé près de 1.200 opposants au projet du barrage de Sivens sur les bords de la zone humide du Testet, dans le Tarn. Au cours de la même journée, Ségolène Royal, ministre de l'Environnement, a demandé à ce "que le Conseil général du Tarn vérifie que les conditions que le ministère met sur les retenues de substitution soient remplies. [...] L'eau est un bien précieux et rare qui doit faciliter l'agriculture mais pas pour que certains pratiquent l'agriculture intensive dans des grandes exploitations en s'appropriant un investissement public", a commenté la ministre.

Lui faisant réponse, le président du Conseil général du Tarn, Thierry Carcenac a indiqué aujourd'hui que le projet "répond aux conditions édictées par le ministère de l'Écologie et rappelées par Ségolène Royal".

Pas de quoi rassurer les opposants au projet : ce matin, les affrontements entre gendarmes et opposants ont repris. Dans les bois, à proximité du chantier, cinq personnes s'étaient enterrées jusqu'aux épaules pour empêcher la progression des bûcherons. Une opération "escargot" a été également menée par des membres de la confédération paysanne afin de ralentir l'arrivée des engins de chantier.

Mais pourquoi un barrage ?

Le projet de retenue d'eau de Sivens se situe près de la source du Tescou, au nord-ouest de Gaillac. Cette petite rivière de 48,8 km se jette dans le Tarn au niveau de Montauban. De juin à octobre, son débit est particulièrement faible, ce qui pose problème aux agriculteurs de la vallée qui pompent l'eau de la rivière afin d'irriguer leurs champs.

Pour pallier ce déficit, le Conseil général du Tarn, par l'intermédiaire de la Compagnie d'aménagement des coteaux de Gascogne, entend donc barrer le cours d'eau et la vallée par une digue de 315 m de long et 13 m de hauteur. Celle-ci ennoierait une surface de 34 ha pour une emprise totale de 48 ha. D'une profondeur maximale de 4 m, la retenue d'eau avoisinerait les 1,5 million de m3. 60 % seraient consacrés à l'irrigation. 30 % serviraient à maintenir le débit du Tescou lors de l'étiage (période de l'année où le niveau d'un cours d'eau atteint son point le plus bas). Les 10 % restant constitueraient une réserve en cas de grande sécheresse.

"L'intérêt, c'est de créer une ressource en eau sur un cours d'eau déficitaire pour maintenir les activités économiques existantes", expose Stéphane Mathieu, directeur de l'eau au Conseil général du Tarn.

"La vallée du Tescou est très tôt interdite d'arrosage, rappelle Philippe Jougla, président de la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles du Tarn. Dans ces cas-là, les agriculteurs serrent les dents car la rentabilité baisse. S'ils avaient 3 à 4 semaines d'eau en plus, les rendements seraient plus importants."

"Non à l'agriculture intensive"

Membre du collectif de sauvegarde de la zone humide du Testet, Pierre Lacoste réfute l'estimation du département. "Le projet compte 80 parcelles intéressées par l'irrigation, alors qu'ils sont plutôt une vingtaine. Une retenue de 500.000 m3 d'eau suffiraient au lieu de 1,5 million prévu." Pour cet éleveur établi en amont du site de la retenue, celle-ci permettra aux agriculteurs de cultiver du maïs à semences, une production plus rentable mais qui demande de grandes réserves d'eau.

Second objectif du projet, le soutien de l'étiage ne convainc pas non plus les opposants. "Ils disent que la retenue d'eau permettra de maintenir le niveau dans la rivière l'été pour les poissons, s'étonne Gérard Onesta, vice-président EE-LV du Conseil régional de Midi-Pyrénées. Mais, le cours d'eau est là depuis de nombreuses années. Les trous d'eaux permettent à la biodiversité de s'y maintenir lors des basses eaux. Les partisans du projet se basent sur une étude dont nous demandons la consultation depuis trois ans. Ils nous la refusent car elle n'existe pas. Aucun ingénieur n'y a travaillé." Et l'élu d'ajouter : "Cette réserve devrait également servir de chasse d'eau pour diluer les rejets pollués d'une industrie de la région. Or depuis 2006, ces rejets n'existent plus car l'entreprise en question a mis des filtres." En revanche, les stations d'épuration situées dans la vallée pourraient bénéficier du projet. "Cela permettrait de diluer leurs rejets dans le Tescou", précise le président de la FDSEA 81.

"Non à la destruction d'une zone humide"

Argument numéro un des opposants au projet, la retenue d'eau va détruire une zone humide de 13 ha considérée comme "remarquable". Un mal nécessaire pour le directeur de l'Eau. "L'amélioration du cours d'eau passe par la destruction de la zone humide, reconnaît Stéphane Mathieu. Elle est très importante en surface mais la loi permet de le faire s'il y a des compensations. Améliorer le bassin versant va dans l'intérêt général. En contrepartie, nous avons amélioré 19 ha de zones humides dégradées." Situées en aval de la retenue, ces compensations sont réparties en 9 zones. "C'est comme si on détruisait la cathédrale d'Albi pour reconstruire 9 chapelles", déplore Gérard Onesta.

Malgré la présence d'opposants sur le site, le déboisement a commencé lundi 1er septembre, provoquant des heurts entre gendarmes mobiles et militants. Sur le modèle de Notre-Dame-des-Landes, certains d'entre eux occupent des cabanes perchées dans les arbres pour retarder l'avancée des travaux.

Qui paie le barrage?

Évoqué dans les années 1980 et relancé en 2000, le projet est estimé à 8,4 millions d'euros. D'après les pouvoirs publiques, son financement est assuré à 53 % par l'agence de l'eau Adour-Garonne, 21 % par les budgets européens Feader, et à 26 % par les conseils généraux du Tarn et du Tarn-et-Garonne. "Sivens est la seconde partie d'un projet porté par les deux départements, précise Stéphane Mathieu. La première partie était la retenue de Thérondelle dans le Tarn-et-Garonne. Les fonds européens sont disponibles jusqu'en décembre 2015. Nous devons terminer les travaux avant cette date. Il y a encore du temps, mais la marge de manœuvre se réduit."

"Trop cher", s'exclament les opposants qui demandent à ce que ces fonds soient utilisés pour promouvoir une agriculture moins gourmande en eau.

"Ce projet coûte presque quatre fois plus cher que les autres retenues car la vallée est plate et qu'il y a beaucoup de mesures de compensation entre les terres agricoles et le verger à graines de l'Inra, une pinède de 15 ha qui va être détruite", remarque Pierre Lacoste. Une affirmation démentie par l'Inra qui déclare ne "pas être propriétaire d'une plantation de conifères dans la zone du barrage de Sivens".

"L'Union européenne n'aide plus à la création de retenue d'eau quand elles sont destinées à l'irrigation, renchérit Gérard Onesta, contredisant ainsi Stéphane Mathieu. Les coûts d'entretien du barrage ont augmenté à 210.000 € par an. Qui va payer ? Le Conseil régional y est opposé mais quand les départements disparaîtront, je ne pense pas que les agriculteurs déjà fragilisés s'en chargeront. Tout ceci n'est qu'un moyen de faire tourner la machine à béton pour que la Compagnie d'aménagement des coteaux de Gascogne puisse fonctionner."

Stéphane Mathieu estime les coûts d'entretien entre 140.000 et 200.000 € par an. "Ils seront élevés au début car il faudra mettre en place les nouvelles zones humides, mais ces coûts décroîtront par la suite, assure-t-il. Les irriguants usagers paieront leur part. En revanche, les coûts résultants du soutien d'étiage seront pris en charge par le département et l'agence de l'eau."

Calendrier

Sur le plan juridique, l'audience prévue au Tribunal administratif de Toulouse a été avancée au 15 septembre, à 10h. La justice devra alors se prononcer sur la légalité de l'arrêté préfectoral autorisant le déboisement.

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