{REPLAY} Croiser les disciplines, l'avenir de la recherche en sciences sociales ?

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Paul Seabright dirige l'Institute for Advanced Study in Toulouse
Paul Seabright dirige l'Institute for Advanced Study in Toulouse
{Cet article est passé en accès libre} L'économiste Paul Seabright dirige l'Institute for Advanced Study in Toulouse, un laboratoire de recherche reconnu "laboratoire d'excellence". Initié par Jean Tirole, il cherche à gommer les frontières entre les différentes disciplines en faisant travailler ensemble économistes, juristes, psychologues ou anthropologues sur des questions de société. Une nouvelle approche de la recherche en sciences sociales.

L'IAST a été fondé en 2011, à l'initiative de Jean Tirole, pour "décloisonner la recherche". Quel est l'objectif de cet institut?

Nous voulons décloisonner les disciplines des sciences sociales (anthropologie, biologie, économie, histoire, droit, philosophie, sciences politiques, psychologie et sociologie) pour travailler sur des grands problèmes de l'humanité au XXIe siècle, en abordant des questions et en utilisant tous les outils qui peuvent être pertinents pour y répondre. Nous ne voulons pas définir notre approche en fonction des outils et des disciplines. On se rend compte que les grandes questions de l'avenir - Comment va-t-on organiser notre société ? Où va la santé humaine ? Les gens peuvent-ils vivre ensemble sans se tuer ? La nation peut-elle apporter un sentiment d'appartenance nécessaire aux gens pour vivre heureux ? - ne peuvent pas être abordées avec une boîte à outil élaborée au siècle dernier. Il faut que les économistes travaillent avec des sociologues, des anthropologues, des psychologues, des juristes...

Ce mélange des disciplines est-il nouveau ?

Nous sommes des pionniers, mais nous ne sommes pas les seuls pionniers. C'est une direction dans laquelle vont de plus en plus de chercheurs qui se rendent compte que les disciplines existantes correspondent à une structure universitaire qui a été mise en place à la fin du XIXe siècle et qui ne correspond plus aux besoins de demain.

Faire dialoguer des disciplines différentes est-il difficile ?

Cela demande un esprit qui va un peu au-delà des frontières traditionnelles. Ce n'est pas si facile que ça, notamment pour les jeunes chercheurs qui vont trouver du travail dans leurs spécialités (anthropologie, sociologie...) et qui n'ont pas envie de se voir reprocher d'avoir fait des choses très sympas à l'IAST mais qui n'ont rien à voir avec leur discipline ! Nous disons à ces jeunes : venez ici dialoguer et travailler étroitement avec les autres disciplines et retournez ensuite vers vos collègues dans votre propre discipline avec une compréhension renforcée de la place de votre discipline dans un monde plus large.

Ne craignez-vous pas une collaboration "de façade" qui n'aille pas au fond des choses ?

Il y a en effet un risque de "balkanisation" qui consiste à dire que nous sommes une mini-université avec d'un côté deux économistes, d'un autre côté deux juristes, d'un autre côté deux sociologues, etc. qui font chacun leur travail dans leur coin sans se parler. Dans la recherche dite pluridisciplinaire, il existe des projets bancals de ce style où l'on dit "on va sortir un ouvrage commun" mais, au final, chacun fournit un chapitre du livre sans avoir lu les chapitres écris par les autres ! Ça, c'est ridicule.

Sur quels thèmes travaillent les chercheurs de l'IAST ?

Cinq grands thèmes de recherche ont été définis : la gouvernance et les marchés ; les motifs, les actions, l'innovation et le bien-être individuels ; les individus et les réseaux sociaux ; la société, la mondialisation et la politique publique et l'État-nation et les biens publics mondiaux.

Pouvez-vous donner un exemple concret de recherche ?

Nous avons des anthropologues qui travaillent sur la question de l'évolution de la santé et notamment des maladies chroniques du vieillissement. Pourquoi des anthropologues ? Car ils étudient diverses populations, et ont notamment suivi 15 000 personnes en Bolivie depuis une quinzaine d'années. Ils se sont rendus compte que ces gens-là vivent dans des conditions très difficiles avec beaucoup de maladies infectieuses et de parasites. Or, à l'âge de 70 ans, leurs cœurs sont aussi robustes que les nôtres à 50 ans ! En effet, il semble que chez eux, le système immunitaire est tellement occupé à les défendre des assauts de leur environnement que le processus de vieillissement naturel se fait sans risque d'inflammations qui sont à l'origine de plusieurs cancers. Chez nous, le système immunitaire n'a pas assez de travail, et commence à s'attaquer à nous-mêmes. Certaines maladies du vieillissement sont donc des maladies auto-immunes. C'est passionnant, et on ne se serait jamais posé la question de la même manière si les médecins et les anthropologues ne se parlaient pas.

Vous-même, sur quoi travaillez-vous ?

J'ai travaillé sur beaucoup de thèmes différents, dont le fil rouge est la question de la création de la confiance sociale. Notre société est une merveilleuse construction extrêmement complexe où l'on peut faire des choses extraordinaires comme prendre l'avion et se déplacer de la Chine à la France sans se soucier de savoir si ça cela va marcher ou pas ! Néanmoins, tous les liens dans cette construction remarquable sont des liens de confiance : ce n'est pas parce que quelqu'un vous a vendu un composant pour un avion que le composant est fiable. Il y a une histoire derrière, une histoire de confiance. Et quand cela ne fonctionne plus, ça attire l'attention sur le fait qu'il est quand même remarquable que, quotidiennement, nous faisons confiance à des milliers de gens qu'on ne connaît pas, pour nous fournir un café, faire marcher un avion, conduire un bus, etc.

Vous avez écrit sur l'importance du sourire dans la relation de confiance...

Oui, j'ai travaillé avec un biologiste et une économiste sur la question. Les psychologues qui travaillent sur le rôle du visage pensent au visage dans des contextes d'amitié ou d'attirance, (en gros ce que l'on appelle le relationnel dans le petit quotidien). Ce qui est intéressant, c'est de se dire qu'il y a un aspect économique dans le sourire. Le sourire, ce n'est pas qu'avec ses proches, c'est aussi avec un marchand : quand je vais acheter mes légumes, il y a tout un jeu de sourire et de dialogue avec le vendeur qui s'instaure. C'est à la fois ludique et sérieux, et ce qui se joue, c'est la fidélité du client. Si ça marche pour les asperges, quel impact cela peut-il avoir dans l'industrie, dans l'assurance, etc. ? Le sourire est un phénomène économique et politique.

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Commentaires
a écrit le 30/07/2016 à 14:48 :
Les "quatre" grandes questions de l'avenir ne concernent qu'une petite minorité qui prétend diriger le monde. Cette approche empirique datant du 19ème siècle est totalement inadaptée. L'humanité doit acter qu'elle a fait et fait des choix collectifs inconsidérés et inconscients, et qu'elle ne peut revenir en arrière. Les sciences humaines devraient chercher à élucider toutes les conséquences de ces choix et éclairer les choix futurs. Le monde ne peut continuer à être dirigé par des cliques politiques, élues ou non, qui se payent sur la bête humaine.

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