À Toulouse, l'économiste Fredéric Boccara dit stop à l'austérité

Maître de conférences à l'université Paris XIII et animateur du collectif des Économistes atterrés, Frédéric Boccara intervenait le 17 septembre dernier au 5e Forum économique organisé par la CCI de Toulouse. Cet économiste (proche du PCF) propose une voie alternative à l'austérité pour la zone euro, et s'interroge sur la solidité du "modèle Airbus" à Toulouse. Interview.
Frédéric Boccara est membre du collectif des Économistes Atterrés
Frédéric Boccara est membre du collectif des Économistes Atterrés (Crédits : DR)

Quelles leçons tirer de l'accord conclu en Grèce cet été ? La zone euro est-elle à un tournant de son histoire ?
L'accord signé le 13 juillet dernier marque en effet un tournant. Il y a une prise de conscience chez les Européens que la dette débouche sur de l'austérité et que ce dogme de l'austérité est une folie, engendrant toujours plus d'austérité. Nous avons vu l'égoïsme de l'oligarchie européenne qui est prête à tout, y compris à éjecter les Grecs de la zone euro, à mettre à plat ventre un pays pour défendre les intérêts des marchés financiers et de quelques dominants. Pire, les dirigeants de la zone euro veulent nous faire croire qu'il n'y a pas d'alternative à l'austérité. Il faut s'assurer au contraire que les 85 milliards d'euros accordés sur 3 ans à la Grèce ne soient pas distribués au compte-gouttes et qu'ils permettent de développer les services publics (hôpital, éducation, recherche) et un investissement productif pour l'emploi.

Selon vous, à quoi correspond un "investissement productif" ?
L'Europe crève des investissements spéculatifs. Les investissements et les crédits donnés à travers la BCE aux banques et aux entreprises sont versés sans conditions pour l'emploi. La conséquence, ce sont des délocalisations, des exportations de capitaux... Il y a un grand enjeu pour un autre investissement en faveur de l'emploi, de la valeur ajoutée et de l'écologie. Dans mon livre (Une autre Europe contre l'austérité paru en 2014, NDLR), je propose la création d'un fonds européen de développement des services publics. Il ferait le lien entre la BCE et les états membres et serait chargé de redistribuer l'argent de la BCE pour développer ces services publics. Il faut aussi une autre utilisation du crédit : un crédit bonifié (ou à taux très bas) si les entreprises développent l'emploi, et à l'inverse un crédit à taux élevé si elles font de la spéculation. Il est important de pénaliser et inciter, de réaliser à la fois une politique de l'offre et de la demande.

Que doivent faire les États ?

Les dirigeants de la zone euro veulent nous faire croire qu'il n'y a pas d'alternative. Or, l'argent européen peut-être utilisé autrement. Les traités interdisent que la BCE finance directement les états mais ils autorisent un financement par une autorité financière publique. C'est un manque de volonté de la part de ceux qui gouvernent l'Europe de ne pas le faire. Les Européens doivent réclamer que cet argent finance les services publics.

Est-ce que vous avez le sentiment que ce discours anti-austérité, inaudible jusque-là, est en train de percer ?
La voix des économistes qui prônent une autre utilisation de l'euro n'est pas entendue et il est impossible d'en débattre. Cette question est décisive et pourtant le débat reste enfermé entre le statu quo ou la sortie de la zone euro. Il y a aussi le dogme d'une certaine gauche, passéiste ou opposée à la dette, alors qu'il va falloir beaucoup plus de dette pour sortir de la crise. Après 1945, la France s'en est sortie avec une dette massive et des plans Marshall qui permettent le développement du pays. Il faut à la fois une politique de l'offre et de la demande. Je prends chez Keynes la politique de la demande avec les dépenses. Mais cette politique de la demande doit être accompagnée d'une politique de l'offre, sinon on risque l'inflation. Il faut une autre offre avec une responsabilisation des banques et des entreprises. Manuel Valls fait une politique contre l'offre avec des cadeaux fiscaux pour inciter les délocalisations et les suppressions d'emplois.

L'Europe est-elle menacée par une nouvelle récession au vu de la crise des bourses chinoises ?
L'Europe est à la croisée des chemins parce que nous sentons que la crise financière va revenir. D'ailleurs, dès le début de la crise des subprimes, avec une poignée d'économistes tels que Paul Boccara ou Yves Dimicoli, nous avions prédit que la crise financière serait de retour 7 ans après 2008 et nous sommes justement 7 ans après 2008. Déjà, dans les années 30, la première crise financière de 1930 a été suivie 8 ans plus tard d'une seconde crise. À l'époque, les gouvernements européens ne comprenaient pas car ils pensaient avoir totalement changé les habitudes. Depuis la crise des subprimes, beaucoup de choses ont changé. L'Europe a crée par exemple le Fonds européen de stabilité, le Mécanisme européen de stabilité (lancés en 2010 et 2012, ces dispositifs sont des outils de gestion des crises financière de la zone euro qui permettent de lever des fonds pour les États en difficulté ou de participer à des sauvetages de banques privées, NDLR). Seule l'utilisation de l'argent n'a pas évolué. Les États n'ont pas répondu aux vraies raisons de la crise financière. C'est ce qui explique l'effondrement des bourses chinoises. Cette nouvelle crise touche également la Russie et le Brésil.

Quelle analyse vous avez de la réussite toulousaine ?
L'économie toulousaine peut s'appuyer sur l'aéronautique, un tissu économique fort mais également un grand pôle culturel et universitaire. Là encore, on voit l'importance des services publics. Mais l'aéronautique est également confrontée à la prédation financière des marchés. Il y a quelques années, l'ancien président d'Airbus Noël Forgeard se félicitait d'économiser un milliard d'euros en R&D pour le redistribuer aux actionnaires. Or, aujourd'hui, les problèmes de l'A380 viennent en majorité du fait que le groupe n'a pas voulu investir dans la recherche et développement pour obtenir des logiciels communs à toutes les usines européennes. Pour diminuer les coûts, les usines d'assemblage comptent également 50 % de précaires parmi les effectifs. Mais, en réalité, cela augmente les coûts car l'entreprise perd en efficacité. Dans les moments difficiles, les salariés pourraient aller en formation et revenir dans l'entreprise en cas de reprise de l'activité. L'entreprise serait gagnante car elle bénéficierait de leurs compétences. J'ai participé à une audition à l'Assemblée nationale sur l'aéronautique avec notamment le n°3 du Gifas (le syndicat regroupant les sociétés spécialisées dans le secteur de l'industrie aéronautique, NDLR). Nous avons fait remarquer que la production aéronautique a progressé de 60 % en 10 ans, ce qui est exceptionnel. Mais, sur la même période, la valeur ajoutée n'a pas augmenté (la valeur ajoutée correspondant au chiffre d'affaires diminué des coûts intermédiaires, NDLR) avec des répercussions sur l'emploi. Il faut inverser cette tendance sinon, le modèle Airbus, combien de temps il va durer ?

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Commentaires 2
à écrit le 24/09/2015 à 18:26
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Arrêtez de souiller le patronyme de Churchill... et si vous en parlez faites le avec respect : mettez lui une majuscule.

à écrit le 24/09/2015 à 16:40
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ce qui dit ce genre de type n'interesse personne il devrait aller une fois dans les pays de l'est pour voir ou mene son ideologie nauseabonde ( enfin ' quand elle n'envoie pas les gens en camp', s'entend)

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