"La création c'est d'abord une intention avant d'être une matière"

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Matali Crasset.
Matali Crasset. (Crédits : DR)
Les 8 et 9 septembre prochain, 100 décideurs sont attendus dans la cité médiévale de Saint-Bertrand-de-Comminges pour la première édition de The Village pour réfléchir à un monde inclusif et durable. En amont de cet événement, nous vous proposons chaque jour un article autour de cette thématique. Aujourd'hui, Matali Crasset, designer, met en garde contre un trop grand confort qui saperait curiosité et énergie.

Dans un monde où l'économie de la fonctionnalité et du partage s'imposent, comment les designers continuent-ils de regarder les objets?

Personnellement, je n'ai jamais été intéressée à donner une forme à des objets. Via les objets, ma démarche est plutôt de matérialiser des concepts. Souvent, il s'agit d'en élargir la fonction, déterminée de manière rigide et théorique par le design industriel traditionnel, pour enfin occuper les interstices entre les diverses activités des êtres humains. Je viens par exemple de dessiner une lampe nomade pour Ikea: son autonomie de 4h l'affranchit de la prise électrique. L'objectif était de restituer aux gens la possibilité de porter la source lumineuse qui a été perdue avec l'avènement de l'électricité et l'abandon de la bougie. Je me suis d'ailleurs inspirée des anciennes lampes de cheminots. Le contraste entre la LED au centre et la structure en grille autour représente lui aussi un concept : l'opposition entre la miniaturisation et le besoin de contact direct qui caractérisent pourtant tous les deux notre époque.

Le projet que je viens de présenter à Milan, une cuisine surmontée par une capsule végétale qui permet de récolter ses légumes comme de composter ses bio-déchets, incarne aussi une idée, celle de l'économie circulaire. Elle vise à briser la méfiance culturelle vis-à-vis des déchets, de proposer un nouveau paradigme en mettant en avant ce qui traditionnellement est caché.

Les services semblent pourtant prendre les dessus par rapport aux biens...

Mon métier s'oriente d'ailleurs de plus en plus vers un design d'innovation sociale, centré autour du vivre ensemble. A Trébédan (Morbihan), par exemple, la rénovation d'une école s'est transformée en mobilisation d'une communauté autour d'une micro-utopie urbaine. L'organisation d'un espace ouvert entre l'école et le village est devenue le moyen de magnifier et prolonger le travail pédagogique des institutrices, pour faire des élèves des citoyens du monde : au lieu de créer un espace pour enfants qui les infantilise, j'ai voulu créer un lieu ouvert aux adultes où ils peuvent grandir, devenir autonomes, se prendre en main et concevoir leurs propres projets. Un lieu qui leur permette de comprendre que c'est nous qui construisons le monde qui nous entoure.

Ce projet, qui a demandé sept ans de travail, n'est pas reproductible, sauf dans certaines de ses notions. C'est du "sur mesure", inspiré de la richesse locale. Je ne crois pas aux projets hors sols, mais au contraire à l'importance de l'ancrage et du contexte particulier. L'innovation sociale implique en effet le développement de projets singuliers, que les gens peuvent s'approprier, en opposition avec toute logique d'industrialisation.

L'innovation purement technologique est-elle dangereuse?

La technologie peut donner le pire comme le meilleur. Comme cela a été le cas du numérique, elle arrive souvent de manière rapide et abrupte, laissant les gens sans repères. Mais, même si aujourd'hui tout va très vite et le temps manque pour le faire, on peut la domestiquer par la suite, en la développant conformément à nos valeurs, sans se laisser conduire par de simple considérations technologiques. Il ne s'agit pas de revenir en arrière : les humains ont de tous temps créé de l'artificiel. La question est plutôt de trouver le bon équilibre. Dans chaque domaine, chacun peut établir son curseur de l'acceptable, déterminer si et quand l'industrialisation est allée trop loin. Je refuse par exemple d'utiliser les panneaux MDF (medium density fiberboard), au profit du bois à lamelles croisées. Mais selon les cultures, la réponse sera différente : alors qu'en France, où le progrès est regardé avec méfiance, on considère que la matière doit être surtout révélée, au Japon, où la foi dans le progrès est illimitée, elle est plutôt copiée, comme le montrent certains plafonds en plastique aux apparences de bois...Dans chaque domaine, il faut savoir où placer le curseur.

Certaines innovations sont de formidables opportunités de changement des comportements. Le développement des véhicules électriques, par exemple, est en train de priver progressivement les voitures de leur valeur statutaire: je suis persuadée que cela poussera à une manière de conduire différente. De même, le numérique est très utile pour gagner du temps, prototyper et tester à moindre coût, ou encore pour monter des projets participatifs.

Quel regard portez-vous notamment sur le développement des robots?

Comme pour toute innovation, leur plus ou moins grande utilité dépend du contexte. Mais je suis assez perplexe sur la nécessité de leur donner un aspect humain que, de toute façon, on n'arrivera pas à copier. Cette tentative ne dépend que de notre incapacité à imaginer autre chose, mais elle n'est pas indispensable: une interface est souvent suffisante pour interagir. Tout dépend du type d'empathie que l'on développe. Ce n'est pas un hasard si l'intelligence artificielle abandonne progressivement l'idée de construire des systèmes agissant comme des humains au profit de systèmes capables de faire preuve de tact et d'apprendre.

Pour toute demande d'information complémentaire concernant l'événement The Village : stephane.dartigues@latribunetoulouse.fr

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