Fonderie SAM, l'histoire d'une longue agonie : que s'est-il passé en Aveyron ?

Dans l'Aveyron, la fonderie SAM vit peut-être ses dernières heures. La faute notamment à une opération de croissance externe de trop dans les années 2000. Néanmoins, les 340 emplois de ce site dédié à l'industrie automobile pourraient trouver un sauveur en la personne de Patrick Bellity, qui vient de déposer une lettre d'intention au tribunal de commerce de Toulouse qui doit statuer demain sur l'avenir de l'usine. Mais en réalité, c'est le client unique de la fonderie, Renault, qui tient les clés du dossier. Récit.

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Dans l'Aveyron, la fonderie SAM a-t--elle enfin son repreneur en la personne de Patrick Bellity ?
Dans l'Aveyron, la fonderie SAM a-t--elle enfin son repreneur en la personne de Patrick Bellity ? (Crédits : Pierrick Merlet)

À toute proportion gardée, elle est le Airbus de Decazeville, cette petite commune de 6.000 habitants dans le département de l'Aveyron déjà bien secoué par le feuilleton Bosch. Mais la Société aveyronnaise de métallurgie (SAM) et ses 340 emplois sont aujourd'hui menacés de disparition dans les toutes prochaines heures, après son placement en liquidation judiciaire à la mi-septembre. Deux mois plus tard, rien n'a changé ou presque.

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Demain, vendredi 19 novembre, en fin de matinée, "plusieurs dizaines de voitures et plusieurs bus arriveront à Toulouse depuis Decazeville pour l'audience au tribunal de commerce", prévient David Gistau le secrétaire de l'union départementale CGT et salarié de la fonderie SAM depuis 31 ans. La raison ? L'instance tiendra ce jour l'audience décisive qui doit statuer sur l'avenir de l'usine née le siècle précédent. Les scénarios ? Un sursis, voire la poursuite de l'aventure avec un repreneur, ou un arrêt définitif de l'activité, laissant alors un territoire une nouvelle fois meurtri. La tendance ?

"Une lettre d'intention a été déposée au tribunal de commerce de Toulouse hier soir", fait savoir à La Tribune jeudi 18 novembre le ministère délégué à l'Industrie piloté par la ministre Agnès Pannier-Runacher à la manœuvre dans ce dossier. Ce qui laisse penser que tout est encore possible dans ce dossier SAM sensible politiquement, à quelques mois de l'élection présidentielle, grâce à un homme : Patrick Bellity.

Incertitudes autour de la seconde offre du groupe français Alty

Après l'échec de la reprise par le groupe espagnol CIE, le propriétaire de la fonderie orléanaise Sifa et président du groupe Alty détenteur de ce site a, en effet, fait état, début novembre, de son intérêt pour le site aveyronnais Une annonce qui a totalement relancé le dossier ces derniers jours.

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"Je me sens très concerné par la question de la réindustrialisation, cela me tient à cœur. Mais avant de relocaliser, sauvons déjà ce qui peut l'être et la SAM en fait partie. C'est une entreprise qui a un gros potentiel, d'autant plus qu'elle est capable de produire des pièces pour les moteurs hybrides et électriques et qu'elle en produit déjà. Alors, pourquoi se séparer de compétences dont nous avons besoin en France aujourd'hui ?", témoigne Patrick Bellity, joint par La Tribune.

L'entrepreneur souhaite ainsi créer des synergies avec sa première fonderie et la SAM, spécialisée dans la production de pièces en aluminium pour moteur automobile. "Si la SAM ferme, l'intégralité de notre chiffre d'affaires (presque 30 millions d'euros, ndlr) partira à l'étranger", craint d'ailleurs David Gistau, qui est au courant de l'intention du patron de la Sifa. Des échanges ont même déjà eu lieu entre lui et les représentants du personnel ces derniers mois car ce n'est pas la première tentative de reprise de la part de Patrick Bellity à l'égard de la fonderie aveyronnaise.

Avant l'été, le dirigeant avait proposé la reprise de 265 salariés, le maintien du bureau d'études qui permet de faire de la SAM plus qu'un simple atelier de production à condition d'avoir le soutien de l'État et des collectivités locales sous formes de crédits et de subventions à hauteur d'au moins huit millions d'euros.

Seulement, un cabinet, Grant Thornton, commandité par Bercy et les administrateurs judiciaires aurait pointé du doigt des fragilités financières du dossier sur cette première offre. Ce qui génère un scepticisme chez certains décideurs du dossier encore aujourd'hui autour du retour du nom de Bellity dans le dossier SAM, qui se veut rassurant.

"Si nous n'avons pas le temps de déposer une offre ferme, nous déposerons au moins une lettre d'intention au tribunal de commerce pour gagner quelques jours afin d'affiner le dossier avec certains partenaires. Nous sommes revenus dans le circuit assez tard donc ce n'est pas anormal (...) Mais nous allons proposer une offre correspondant aux volumes dont nous disposons actuellement bien que ce sera à nous d'aller chercher des clients supplémentaires à l'avenir", confiait à La Tribune il y a quelques jours Patrick Bellity, qui ne veut pas donner de chiffres exacts bien qu'il ne cache pas que le nombre d'emplois repris ne sera pas égal à celui de la première offre (au moins 250).

Un point qui irriterait en coulisses la présidente du conseil régional d'Occitanie, Carole Delga, qui veut minimiser au maximum la casse sociale dans ce territoire rural. "Pas de tension. Les échanges sont nombreux entre la région et le repreneur potentiel pour travailler à l'accompagnement de l'offre de reprise. Beaucoup de travail a été fourni en un temps contraint", tempère la collectivité.

Dans cette seconde tentative, l'État, par le biais de Bercy a fait savoir qu'il était prêt à soutenir Patrick Bellity à hauteur de 4,5 millions d'euros sous forme de prêt et 1 million d'euros sous forme de subvention, dans le cadre de France Relance.

"Nous sommes prêts à soutenir tous les projets de reprise, sous réserve qu'ils remplissent certaines conditions comme être viables sur le plan économique par un carnet de commandes plein (...) Nous travaillons avec le candidat repreneur pour que le tribunal de commerce ait un maximum d'éléments avant l'audience", précise le ministère chargé de l'Industrie qui ne cache pas que "la situation est critique".

Pleine embellie économique sur les années 2000

Ce n'est pas pour rien que Patrick Bellity affiche une certaine assiduité dans la reprise de la fonderie SAM, malgré le premier échec et le scepticisme dont fait l'objet la seconde tentative bien que l'État et la région Occitanie soutiennent l'entrepreneur publiquement. Il en est historiquement son ancien dirigeant. Dans le dernier quart du vingtième siècle la Société aveyronnaise de métallurgie est absorbée par le groupe Valeo, avant d'en sortir en 1987 tout en faisant uniquement des alliages en zinc pour l'industrie automobile.

"En 1997, la SAM fait face à une grosse crise dans son management, avec des conséquences sur son économie, générant des pertes importantes. L'actionnaire de l'époque vient alors me chercher pour redresser la fonderie", raconte avec fierté Patrick Bellity.

La SAM se lance dans les pièces en magnésium et en aluminium et compte parmi ses clients Mercedes, AMG, Bosch, Renault, Continental, Peugeot ou encore Siemens. Avec comme pilier la fonderie aveyronnaise, le dirigeant et l'actionnaire principal fondent le groupe Arche pour continuer à grossir. "Nous sommes devenus en quelques années l'un des plus gros groupes de fonderie en Europe", assure même le potentiel repreneur, avec jusqu'à 3.000 salariés au sein du groupe Arche. Néanmoins, ce dernier quitte le navire en 2016 sur fond de désaccord stratégique avec l'actionnaire de l'époque, la famille Michaux. Le site de Decazeville pèse alors pour 75 millions d'euros de chiffres d'affaires et emploie 650 emplois. Mais le papier est plus beau que la réalité.

Renault décisionnaire final ?

"Il est parti car l'actionnaire de l'époque refusait d'apporter des nouveaux capitaux au sein du groupe, mais la SAM était alors fragilisée et en avait besoin", raconte David Gistau qui a travaillé sous la direction de Patrick Bellity. La pyramide s'effrite en raison de la crise économique de 2008-2009 qui impacte fortement l'industrie automobile, et surtout, le groupe Arche réalise à l'époque une opération de croissance externe qui sonne comme le début de la fin et l'élément déclencheur de la situation actuelle de la SAM.

Le groupe Arche se porte acquéreur du groupement d'entreprises Manzoni Bouchot, qui compte alors quatre fonderies, toutes fermées aujourd'hui. "Renault et Peugeot sont venus nous chercher pour les sauver, mais la direction de la SAM était sceptique... L'opération s'est tout de même faite, seulement, le contexte économique a fragilisé le groupe Arche et ses nouveaux actifs. C'est la SAM, qui continuait à gagner de l'argent qui a compensé les pertes, avant de finir par être fragilisée", se souvient David Gistau de la CGT.

Une situation qui fait perdre des clients progressivement au groupe, incapable de moderniser son outil de production, sans parler du fait que Peugeot n'a pas tenu ses engagements de volumes d'affaires prévus dans ce sauvetage. "Ils sont en partie responsables de la situation d'aujourd'hui", n'hésite pas à dire le syndicaliste à l'égard du constructeur au logo de lion. En 2016, la fonderie SAM est alors placée en redressement judiciaire, avant d'être reprise en 2017 par les investisseurs chinois dénommés Jinjiang qui promettent alors 18 millions d'euros d'investissement dans les machines pour relancer l'activité du site.

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Cet engagement ne sera jamais tenu, poussant l'administrateur judiciaire chargé du dossier à reprendre en main la direction de l'entreprise il y a déjà trois ans de cela. Depuis, le tribunal de commerce de Toulouse et les élus locaux sont dans l'attente désespérée d'un repreneur et tous les regards se tournent vers Renault, désormais unique client du site. Le constructeur français comble depuis des mois les pertes d'activité du site, estimées entre un et deux millions d'euros par mois, en attendant un repreneur qu'il compte bien choisir. "C'est Renault qui n'a pas souhaité travailler avec Patrick Bellity l'été dernier", ne cache pas Bercy. D'ailleurs, ce dernier ne cache pas le poids du constructeur français dans le dénouement du dossier. "Pour qu'un projet de reprise de la fonderie SAM soit viable, il faut l'accord du client unique du site industriel, qui doit soutenir le projet par un volume de commandes sur plusieurs années (...) L'État a pris ses responsabilités, à Renault de prendre les siennes maintenant", prévient le ministère délégué à l'Industrie.

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Commentaires 4
à écrit le 24/11/2021 à 18:23
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Nos industries mecaniques sont peu ou pas competitives, et ne survivent qu'a coups de subventions et aides financieres de toutes sortes, payees, en fin de compte par les contribuables....! Nos amis et neanmoins concurrents Italiens s'en sortent mieux...

à écrit le 19/11/2021 à 15:19
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Le problème majeur est l'anticipation. La conversion automobile vers l'électrique se fait à marche forcée. L'état l'encourage, mais n'accompagne pas l'industrie dans cette démarche. Toutes ces fonderies fonctionnant pour faire des pièces de moteurs d...

à écrit le 19/11/2021 à 10:08
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Qui défend l'industrie en France? Même la cour des comptes allume une lumière rouge pour la pérennisation de notre alimentation électrique.

le 19/11/2021 à 13:29
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Tous ces sous traitants de l industrie automobile vont tous petit à petit mettre la cle sous la porte. L etat maintient ses entreprises zombies à coups de subventions alors qu elles ne sont plus rentables car leur business model est bousculé par l a...

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