Kareen Maya Levy, future reine de l'électroménager made in France ? Portrait.

Avec une bouilloire et un grille-pain made In France et durable, pour débuter, la dirigeante de 48 ans entend changer notre manière de consommer. Une renaissance industrielle et sociétale, conçue depuis Toulouse et l'entreprise Kippit. Portrait d'un parcours entrepreneurial atypique.

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Kareen Maya Levy, la co-fondatrice de Kippit, avec Jacques Ravinet, veut conquérir la France et l'Europe avec son électroménager made in France.
Kareen Maya Levy, la co-fondatrice de Kippit, avec Jacques Ravinet, veut conquérir la France et l'Europe avec son électroménager made in France. (Crédits : Rémi Benoit)

Le coup de la panne fait encore son effet... Pour preuve, il est en train de modifier durablement la trajectoire professionnelle de Kareen Maya Levy. Cette entrepreneuse est la présidente et co-fondatrice de la jeune société Kippit. "Nous voulons développer cette structure pour offrir une vraie gamme d'électroménager durable et réparable made in France et une vraie alternative à notre mode de consommation actuel", annonce la dirigeante.

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Le décor est planté, mais au départ rien ne prédisait Kareen Maya Levy à un tel avenir. Diplômée d'une licence en économie à l'université Paris Nanterre et de l'ISC Business School de la Ville Lumière en 1994, elle débute sa carrière dans... la publicité, à destination des supports de presse numériques. Elle occupe ainsi successivement les postes de cheffe de publicité, directrice adjointe puis directrice de la publicité, dans diverses structures.

En résumé, la Parisienne d'adoption a encouragé pendant des années ce mode de consommation qu'elle combat aujourd'hui. "J'ai commencé ma carrière en vendant de la publicité, un peu par hasard, en sortant de l'école, mais ce n'était pas une vocation. Ce qui me caractérisait le plus à l'époque était cette dimension entrepreneuriale. Je savais que je ne resterais pas salariée toute ma vie afin de créer ma propre société", rassure-t-elle. L'occasion se présente alors quand elle fait la connaissance de Jacques Ravinet, un Toulousain pur souche quant à lui.

"Un électrochoc"

Ensemble, ils mettent sur pied en 2002 le cabinet d'études Kheolia, spécialisé sur la mesure de satisfaction dans les parcs de loisirs et d'attractions. Dans un quotidien rythmé par une société en plein essor, le drame pour beaucoup de Français frappe alors Kareen Maya Levy.

"Mon lave-linge est tombé en panne à la fin de la période de garantie. Le réparateur m'a expliqué que cela me coûterait plus cher de le réparer plutôt que de le changer. En tant que citoyenne, je n'avais plus envie de ça et j'étais très en colère contre cette consommation qui n'avait plus de sens", se remémore l'entrepreneuse.

Cet événement, qu'elle qualifie "d'électrochoc" voire de "pivot", constitue dès lors les fondations de Kippit. Néanmoins, si cette prise de conscience est immédiate, la démarche vers cette quête de sens se veut progressive et prudente. Comment produire les appareils du quotidien dans l'Hexagone, quand la France ne fabrique quasiment plus aucun électroménager sur son territoire ? Par ailleurs, comment ne pas paraître utopiste auprès des consommateurs, investisseurs et partenaires industriels ? Surtout, quand la machine à laver rend les armes en 2013, les notions d'obsolescence programmée, empreinte carbone et du made in France, sont très loin d'occuper l'esprit des Français.

"Avec notre institut, nous avons mené des enquêtes auprès des consommateurs. Certes, ils ne parlaient pas de vouloir absolument de made in France ou même de lutte contre l'obsolescence programmée, mais nous avons observé des signaux faibles intéressants", tient à souligner Kareen Maya Levy.

Parallèlement à ces sondages "maison", le duo de dirigeants missionne les étudiants de l'Icam à Toulouse pour tenter de concevoir un lave-linge dans le respect de leur cahier des charges. Mission accomplie près de trois années plus tard. "Nous sommes parvenues à nettoyer du linge ! L'appareil n'était pas présentable car c'était vraiment une maquette fonctionnelle, mais nous savions désormais que nos choix technologiques pouvaient fonctionner". Rassurés et confiants, la dirigeante et son associé toulousain Jacques Ravinet se séparent en 2018 de leur cabinet d'études fondé seize ans plus tôt pour se lancer pleinement dans l'univers de la startup et l'innovation par le biais de Kippit, inspiré du verbe anglais "keep" qui signifie "garder".

Pas totalement MIF

Un pari qui va s'avérer gagnant. En plein confinement, la jeune pousse lance une opération de crowdfunding (financement participatif) sur la plateforme Ulule, avec un objectif de 10.000 euros. En quelques jours, l'objectif est dépassé pour atteindre la modique somme de 245.000 euros en un mois. Un montant récolté par l'intermédiaire de mille deux cent quatre-vingt-six "Jaren" pré-commandées. En l'occurrence, il ne s'agit pas d'un lave-linge mais d'une bouilloire.

Lire aussi : Kippit, le fabricant toulousain d'électroménager durable, rencontre un vif succès

"C'est le produit jetable par excellence, quel que soit le prix, qui n'est pas fait pour être réparé. Il s'en vend deux millions d'unités par an en France et donc c'est un objet qui correspond très bien à notre philosophie pour démarrer la gamme. De plus, commencer par une petite pièce nous permet d'installer notre marque et nos réseaux de fournisseurs. Ce lourd travail nous servira pour les produits suivants. Rien que pour les 13 fournisseurs de la bouilloire, nous en avons contacté 300. Le made in France est compliqué... Nous avons perdu beaucoup de savoir-faire. Certaines entreprises disent 'ok, nous faisons les études en France puis nous lançons la production en Chine.' Ce n'est pas de la mauvaise fois, c'est simplement qu'il n'y a plus la technique pour produire certaines pièces", regrette Kareen Maya Levy.

Au final, "un peu moins de 20%" des composants de la Jaren ne sont pas issus d'une usine française, ce qui reste néanmoins "une superbe avancée" pour la dirigeante de 48 ans. Malgré ces obstacles, cette dernière se veut optimiste et ambitionne bien d'atteindre le 100% made in France à l'avenir en rapatriant la production de pièces supplémentaires.

"Par exemple, le système de chauffe est produit à l'étranger et nous avons bien l'intention de le produire nous-même ou de ramener sa production en France car c'est une pièce intéressante avec laquelle nous pouvons faire beaucoup de choses en faisant en sorte qu'il soit un composant commun à plusieurs de nos produits. Aujourd'hui, il est surtout utilisé dans l'aéronautique ou le médical, mais pas dans l'électroménager", illustre-t-elle.

Un produit par an

Pour aller au bout de la démarche, la présidente et le directeur général de Kippit, Jacques Ravinet, entendent bien créer des emplois pérennes, durables et inclusifs dans les territoires par l'activité de leur société commune, qui emploie déjà près d'une dizaine de personnes entre le siège social à Toulouse et leurs bureaux à Paris. Ainsi, une collaboration étroite a été instaurée avec l'association YMCA de Colomiers (Haute-Garonne) pour produire les premières "Jaren" dans leur atelier de Beauzelle, ce qui permet de fournir de l'activité pour cinq à dix personnes.

Mais cette structure qui emploie 300 personnes dans la sous-traitance industrielle en Occitanie, à travers divers sites, ne pourra pas suivre le rythme de production visé par la direction de Kippit : 6.500 bouilloires multifonctionnelles sur l'année une, 10.000 l'année suivante puis 18.000.

"Nous montons chez eux une première ligne de production pour s'appuyer sur leur savoir-faire et peaufiner notre process de production, avec un objectif de réintégrer cette ligne de production à Kippit d'ici deux ans et les emplois associés. Puis nous proposerons à l'YMCA de développer les unités de production de nos futurs produits", expose l'ancienne responsable de publicité.

La jeune pousse toulousaine prévoit ainsi la commercialisation d'un grille-pain multifonctionnel en 2021, avant celle du fameux lave-linge. Pour tenir ce calendrier ambitieux d'un nouveau produit par an, le duo de dirigeants boucle actuellement une levée de fonds de 500.000 euros avec le fonds éthique Makesens, afin de financer la R&D sur les deux prochaines créations de Kippit. Un nouveau tour de table plus important viendra ensuite en 2022 afin de lancer l'industrialisation du grille-pain et du lave-linge, en accordant notamment une partie du capital aux "Kippers" (nom donné aux clients et soutiens de l'entreprise). Par cette démarche "d'ouverture et de transparence", Kareen Maya Levy veut faire de Kippit une aventure humaine et sociétale à l'échelle de la France, avant de partir à la conquête de l'Europe.

Ce portrait a été publié dans la revue "T" de décembre 2020, à retrouver en kiosque et sur notre boutique en ligne.

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