G. Fioraso, ministre de la Recherche : "C'est le moment de lancer Ariane 6"

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Geneviève Fioraso, ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche
Geneviève Fioraso, ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche
La ministre chargée de l'Enseignement supérieur et de la recherche revient pour La Tribune sur la volonté française de développer une nouvelle génération de lanceurs, monosatellites et plus modulaires, qui devra « être prête après 2020 ». Position qu'elle défendra, à Naples, les 20 et 21 novembre prochains, lors de la conférence ministérielle des pays membres de l'ESA, alors que l'Allemagne s'est déjà déclarée en faveur d'une évolution de la version actuelle d'Ariane 5...

La ministre chargée de l'Enseignement supérieur et de la recherche revient pour La Tribune sur la volonté française de développer une nouvelle génération de lanceurs, monosatellites et plus modulaires, qui devra « être prête après 2020 ». Position qu'elle défendra, à Naples, les 20 et 21 novembre prochains, lors de la conférence ministérielle des pays membres de l'ESA, alors que l'Allemagne s'est déjà déclarée en faveur d'une évolution de la version actuelle d'Ariane 5...

Quelles sont les ambitions françaises lors de la conférence ministérielle des vingt pays membres de l'Agence spatiale européenne (ESA), à Naples ?
Grandes. L'État et les industriels de la filière spatiale française sont parvenus à converger vers une position qui constitue aujourd'hui la base de la proposition française. Si je disais que la vision du Centre national d'études spatiales (Cnes) et celle des industriels étaient convergentes à mon arrivée, je mentirais. J'ai donc demandé au Cnes et aux industriels de se mettre autour d'une table avec l'aide du directeur général de l'ESA, Jean-Jacques Dordain, dans un rôle de modérateur pour qu'ils arrivent à cette proposition en vue de la conférence de l'ESA. Les industriels ont quand même noté un changement de méthode avec l'arrivée de ce gouvernement. L'État a aussi joué un rôle de modérateur et d'apaisement. Deuxième problème à surmonter, ce dossier n'avait pas été instruit par mon prédécesseur. En 2008, la décision avait été prise de lancer un programme intermédiaire [Ariane 5 ME, pour Midlife Evolution, ndlr] et de remettre à 2012 une décision pour le lancement de la future génération de lanceurs. Mais, entre 2008 et 2012, au vu des dossiers que j'ai trouvés en arrivant dans ce ministère, il ne s'est pas passé grand-chose, en particulier en termes de travail coopératif entre les scientifiques, les constructeurs, les utilisateurs de satellite et leurs correspondants européens.

Quelle position commune de « l'équipe France » sur les lanceurs allez-vous défendre à Naples ?
Aujourd'hui, le lanceur Ariane est à un tournant de son histoire. Nous poursuivons quatre objectifs à travers la pérennité de ce programme : garder un accès à l'espace crucial pour notre souveraineté ; maintenir une filière industrielle intégrée et complète en Europe ; conserver notre expertise ainsi que nos emplois industriels et dans les bureaux d'études ; et, enfin, prendre en compte le marché et ses évolutions. La France, qui contribue financièrement à hauteur de 57 % au programme des lanceurs, doit bénéficier de la plus grande partie des retombées économiques en raison de cette contribution majoritaire. À titre de comparaison, l'Allemagne, qui est le deuxième contributeur, finance ce programme seulement à hauteur de 17 %. J'ai à coeur, surtout dans le contexte actuel, de préserver la qualité de cette filière de haute technologie duale [civile et militaire, ndlr] et maintenir ces emplois qualifiés. Car je crois davantage à une compétitivité de notre pays reposant sur la qualité de ses emplois qu'à une compétitivité fondée prioritairement sur les coûts.

La France privilégiera-t-elle Ariane¬6 ou la modernisation d'Ariane, Ariane 5 ME ?
C'est le marché qui fait la différence. Aujourd'hui, quelle est l'évolution du marché des lanceurs ? C'est l'arrivée de l'américain SpaceX et la poursuite du programme Proton avec les Russes. Les Chinois, et pourquoi pas les Indiens, vont certainement avancer. Dans le même temps, Arianespace détient encore plus de 50 % des parts de marché avec un lanceur double, Ariane 5. C'est un marché de niche, qui peut rapidement évoluer. Il est donc urgent de réfléchir à une nouvelle génération de lanceurs, monosatellites et plus modulaires. La situation du marché a vraiment évolué depuis 2008 et il faut en tenir compte.

Donc, c'est Ariane 6...
Il faut effectivement penser à la nouvelle génération qui doit être prête après 2020. Tout le gouvernement a convergé vers cette position en réunion interministérielle autour du Premier ministre. Au vu de la concurrence internationale et des besoins des clients d'Arianespace, c'est le moment de lancer Ariane 6 avec un premier exemplaire prêt pour 2021. Mais, parce qu'il y a un « mais », pour y arriver, nous devons prendre le chemin d'une solution intermédiaire, qui ne s'appellera pas Ariane 5 ME. Ce ne sera pas le même programme envisagé initialement.

Vous êtes parvenus à un compromis...
Plutôt que de compromis, je parlerais de synergies. Nous allons réfléchir pendant dix-huit mois à une solution de transition, qui optimise au maximum ce qui sera réalisé pour Ariane 6. Nous prenons rendez-vous en 2014 et nous allons prendre le temps de bien définir les spécifications techniques du futur lanceur tout en préservant une étape intermédiaire en vue de pérenniser les emplois et les savoir-faire des industriels. Nous faisons en sorte de mettre en synergie tout ce qui peut l'être entre Ariane 5 ME et le futur Ariane 6.

Cela va être compliqué de le faire accepter par l'Allemagne ?
L'espace est un élément très important dans la construction européenne. Le socle est franco-allemand et il nous faut, en effet, convaincre nos partenaires allemands que j'ai rencontrés à Berlin, à Paris, à Genève. Mais ce socle n'est pas non plus exclusif. L'Italie, la Grande-Bretagne, la Suisse, le Luxembourg sont aussi impliqués dans la décision. Mais Ariane 6 est la solution approuvée par le gouvernement français et portée par l'ESA. Ce qui est quand même important. De son côté, l'Italie est totalement convaincue, à tel point que Rome voulait même aller beaucoup plus vite vers la nouvelle génération de lanceurs. La dernière étape, c'est d'arriver à convaincre nos partenaires allemands. L'enjeu est là. Nous avons sensibilisé l'Allemagne aux aspects du marché des lanceurs. J'ai beaucoup insisté sur ce point-là, car c'est un élément très important de l'analyse, c'est-à-dire le choix d'une accélération avec le nouveau lanceur Ariane 6. Ce n'est pas simplement le choix d'une technologie ou d'une agence, c'est aussi parce qu'il y a un besoin du marché. Ce nouveau programme répond vraiment à l'attente des utilisateurs, dans un marché mondial de plus en plus compétitif.

La France arrive avec une position commune...

C'était ma condition. Si on y allait en ordre dispersé, on s'affaiblissait. On peut réussir ou ne pas réussir. Je ne prendrai pas cela comme une défaite personnelle si on n'arrive pas à une solution, mais au moins, on se sera donné tous les moyens pour y arriver.

Au niveau financier, quels sont les ordres de grandeur ?
Il faut encore affiner tout cela, mais l'objectif est de rester globalement dans l'épure d'Ariane 6.

À Naples, les programmes de satellites seront aussi évoqués. Les industriels de cette filière ont-ils à craindre d'être des laissés-pour-compte ?

Je ne crois pas du tout que notre politique concernant la filière lanceur compromette nos ambitions dans les autres filières, notamment les satellites. Il faut aussi que nous honorions nos engagements européens. Nous les tiendrons, dans le cadre d'une vision globale et, je l'espère, commune à tous les partenaires de l'ESA.

Propos recueillis par Michel Cabirol / La Tribune

© Matthieu Riegler

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