Querelle des économistes, le ministère de l'Éducation donne raison aux orthodoxes

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Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l'Éducation, et Genevière Fioraso, la secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur.
Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l'Éducation, et Genevière Fioraso, la secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur. (Crédits : Rémi Benoit)
Après une lettre du Prix Nobel d'économie Jean Tirole, Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l'Éducation, et Genevière Fioraso, la secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur, ont finalement tranché. Il n'y aura pas de seconde section dédiée à "l'économie et la société" au Conseil national des universités. Néanmoins, une plus grande attention sera portée au pluralisme des courants de pensées.

Fin de la récréation dans l'enseignement supérieur. Depuis plusieurs mois, la polémique faisait rage entre partisans et opposants à la création d'une seconde section d'économie représentée au Conseil national des universités.

Sous pression des uns et des autres, la ministre de l'Éducation Najat Vallaud-Belkacem et la secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur Genevière Fioraso, ont finalement tranché : il n'y aura pas de seconde section d'économie.

Dans une lettre adressée le 28 janvier à l'ensemble des membres de la section V du Conseil national universitaire, et à laquelle nous avons eu accès, les ministres expliquent leur choix :

"Réclamée par une partie significative de la communauté des économistes universitaires, la création d'une seconde section d'économie est rejetée par les autres.

Cette absence de consensus a conduit le ministère à ne pas pouvoir retenir une solution qui ferait courir le risque d'un clivage profond dans la discipline et d'une perturbation du fonctionnement des instances du Conseil national universitaire (CNU).

Pour autant, le ministère se dit "conscient des risques qui résulteraient d'un statu quo ou d'une évolution insuffisante en direction d'un plus grand pluralisme".

Les deux ministres annoncent donc qu'une "attention soutenue sera portée au processus de qualification qui se déroulera au sein de la section V au cours des prochains mois". Un bilan "quantitatif et qualitatif des qualifications" sera réalisé à la fin de cette année scolaire "afin de mesurer les avancées en matière de pluralisme des recrutements".

Jean Tirole écrit à Geneviève Fioraso

Cette décision fait suite à un intense débat entre les économistes universitaires. Jean Tirole, Prix 2014 de la Banque de Suède en Sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, a lui-même pris la plume pour interpeller la secrétaire d'État Geneviève Fioraso.

Dans une lettre que Toulouse School of Economics ne confirme pas, mais relayée par l'AFP le 23 janvier, puis par Marianne, Jean Tirole fait part de son inquiétude "à propos d'une rumeur insistante relative à la création d'une nouvelle section du CNU intitulée "Institutions, économie, territoire et société".

"Si cette rumeur devait être confirmée, ce serait une catastrophe pour la visibilité et l'avenir de la recherche en sciences économiques dans notre pays, écrit le théoricien de l'économie économie industrielle.

Il est impensable pour moi que la France reconnaisse deux communautés au sein d'une même discipline. Il est indispensable que la qualité de la recherche soit évaluée sur la base de publications, forçant chaque chercheur à se confronter au jugement par les pairs. C'est le fondement même des progrès scientifiques dans toutes les disciplines.

Chercher à se soustraire à ce jugement promeut le relativisme des connaissances, antichambre de l'obscurantisme. Les économistes auto-proclamés "hétérodoxes" se doivent de respecter ce principe fondamental de la science. La création d'une nouvelle section du CNU vise à les soustraire à cette discipline.

(...) La science économique moderne est ouverte sur les grandes questions de société, comme l'illustre parfaitement les travaux récents de Thomas Piketty et beaucoup d'autres grands économistes français. De nombreux chercheurs parmi les meilleurs économistes français et étrangers travaillent sur les liens entre économie, psychologie, sociologie, histoire, sciences politiques, droits, et géographie. La
science économique est de plus en plus interdisciplinaire. (...)

Réagissant à ces propos, l'Association française d'économie Politique (AFEP) - dont est membre Gabriel Colletis, un autre économiste toulousain de renom - s'est insurgée le 29 janvier dans une lettre ouverte à Jean Tirole : "la diversité intellectuelle n'est pas source d'obscurantisme et de relativisme mais d'innovations et de découvertes !"

Pourquoi une nouvelle section d'économie ?

Partisans de la création d'une section "Économie et société" aux côtés de la section "Sciences économiques" du CNU, l'AFEP faisait le constat d'une uniformisation des profils des chercheurs en économie ces dernières années.

En 2013, l'association publiait un rapport sur le sujet :

Sur 209 nouveaux professeurs recrutés à l'Université entre 2000 et 2011, 84,2% dédient leurs recherches au courant dominant de la science économique. 5,3 % sont (plutôt) des historiens de la pensée économique ; et les 10,5% restant sont hétérodoxes.

Fort de ce constat, l'Afep, dont Bernard Maris (assassiné lors de l'attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier) fut l'un des membres, avait semble-t-il convaincu Benoît Hamon, puis Najat Vallaud-Belkacem qui devait annoncer, selon Marianne, la création de la nouvelle section, le 13 janvier lors de l'assemblée générale de l'association.
 
La prise de position - de poids - de Jean Tirole aura-t-elle fait changer d'avis la ministre ?

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a écrit le 01/02/2015 à 11:04 :
Donner le nom de science à l'economie est deja une absurdite. Les veritables sciences (physique, chimie...)peuvent s'appuyer sur des phenomenes naturels permanent ce qui explique les lois mathematiques de ces disciplines.
Comment peut on echafauder des theories economiques et des lois universelles alors que les contextesgeo politiques, sociaux, environementaux....sont en perpetuels changement, que les hommes contrairement à ce que croient nos liberaux orthodoxes reagissent à nombre d'affect et de pulsion qui en font tout sauf des etres rationnels ?
Il suffit d'ailleurs de lire quelques economistes et de comparer leur theorie pour s'apercevoir des stupidites contradictoires de cette discipline.
A titre d'exemple combien de ces oracles des temps modernes avaient prevu la crise des subprimes ????? Pas un. Par contre des qu'il s'agit de preconiser les "reformes" type baisse du smic....ils sont tous à l'unisson sachant qu'avec leur statut de privilegies ils ne seront jamais touche; C'est d'ailleurs une situation pernicieuse ou ceux qui effectuent des activites utiles à la societe sont moins consideres que des bonimenteurs.
Comme l'ecrivait le regrette Bernard MARRIS, dans quelques decennies on se demandera comment on a pu faire confiance à cette caste de charlatans.....
a écrit le 01/02/2015 à 9:33 :
L’économie doit être enseignée au collège afin que tous les ados aient des notions de base élémentaires. Que la ministre laisse une trace de son passage au ministère avec cette mesure fondamentale qui ne coutera rien !
Réponse de le 01/02/2015 à 10:13 :
@ gratos L'économie est enseignée au collège, mais les manuels de première et terminale ES sont de vrais bazars, où il est très difficile d'y retrouver de façon claire les notions fondamentales (création monétaire, taux d'intérêts, formation des prix, marchés, échanges, entreprise, fiscalité, etc...) que tout le monde devrait avoir en tête.
Sans parler de l'abonnement quasi obligatoire à Alternatives Economiques, magazine dans lequel il y a tout autant à boire et à manger (et pas mal de bienpensance franco-française).
C'est bien dommage.
a écrit le 31/01/2015 à 18:11 :
C'est une politique qui ne fonctionne pas mais on continu. Il y en a un qui doit bien se marrer (M.Pinketty) de voir que l'on pratique l'inverse de ce qu'il faudrait faire.
Mais le dogme est exactement comme pour l'euro ou l'Europe cela ne fonctionne pas mais on continu. Elle est pas belle la salade !!!!!
a écrit le 31/01/2015 à 15:38 :
il me semble que le milieu autorisé algérien demande à mme belkacem pour qu'elle devient leur ministre des économies. Le reve pour elle n'est il pas mes chers concitoyens?
a écrit le 31/01/2015 à 14:02 :
Au moins le J.tirole n'etait pas un tironflant.
a écrit le 31/01/2015 à 13:49 :
La pensée libérale orthodoxe se résume en une phrase : "on ne veut voir qu'une seule tête" !
a écrit le 31/01/2015 à 12:24 :
Tout le monde devrait avoir des notions élémentaires en économie. C'est le cas aux USA, et c'est une des raisons pour laquelle leur économie est plus efficiente.
Mais quand je vois la tête des manuels scolaires de ES, je me dis qu'on est loin du compte.
Et encore plus quand je vois nos élites se crêper le chignon sur le sujet.
Pauvre France !
Réponse de le 31/01/2015 à 13:25 :
Les américains sont très loin d'avoir une culture économique de base.

Les manuels de SES, je suis persuadé que vous n'en avez jamais ouvert. Si oui, lequel vous dérange et sur quel paragraphe?

Pour ma part je n'en ai pas ouvert depuis longtemps, mais je connais l'argument absurde et régulier consistant à critiquer l'enseignement des SES.
Réponse de le 31/01/2015 à 18:16 :
@gringo : on voit bien que vous n'avez pas souvent parlé affaires, entreprises, ou marchés, avec des américains : ils savent intuitivement faire la liaison entre la macro-économie, les taux, etc..., et ce qui fait que la micro-économie : leur business, est bonne ou pas. C'est une discussion qu'on a trop rarement en France, et c'est bien dommage.
Je persiste : les manuels scolaires français, que j'ai bien regardé, croyez-moi, sont un fatras hallucinant qui mélange tout : on se demande ce qui peut rester dans la tête des enfants. En tous cas pas ce qu'il faut pour qu'ils puissent plus tard pouvoir analyser l'environnement de leur métier.
Ce qui vous échappe complètement, parce que vous voyez çà de l'intérieur du système français.
Système qui est très améliorable. Mais qui ne changera pas parce que, apparemment, ceux qui en font partie croient détenir la vérité.
Réponse de le 31/01/2015 à 22:09 :
Votre commentaire est un peu amusant car vous avez tout faux sur moi, je ne vais pas vous raconter ma vie, mais avec le décalage horaire je peux rester tard ce soir, car outre atlantique nous sommes en début d'après midi.

Je persiste que peu d'américains ont des notions d'économie.

Quant à l’enseignement de l'économie en France, je pense qu'il est assez mauvais, mais pas seulement dans le secondaire.

Les pires cours que j'ai eu l'ont été par des enseignants réputés, qui étaient dans une formalisation mathématique extrême et déconnectée de la réalité, spécialité bien française.

Car effectivement que ce soit en économie (Krugman, Stiglitz, Samuelson) ou en finance (De Marzo, Berk, Bodie, Brealey...) les auteurs US rédigent des manuels limpides et accessibles.
Réponse de le 01/02/2015 à 10:02 :
@ gringo
Chacun voit midi à sa porte. Surtout sur les américains.
Mais bien d'accord avec vous sur l'enseignement de l'économie en France : il manque un truc.
Quant à la pratique, il n'y a que deux écoles d’économie en France :
- l’Insee : les polytechniciens qui font des modèles économétriques. Modèles qui, forcément, ne marchent pas vraiment.
- l’Ena : on ne considère que la comptabilité nationale. Et on considère l’économie française comme une tuyauterie fermée : on débranche un tuyau pour le rebrancher ailleurs. C’est ce que font nos politiciens depuis 40 ans.
Ce qui doit expliquer un peu les résultats que l’on connait : déficits, chômage, désindustrialisation, etc...
a écrit le 31/01/2015 à 9:15 :
Article qui mérite des précisions, quel est le courant orthodoxe de la science économique qui représente 84% et à contrario qui sont les hétérodoxes à seulement 5 % ? Au vu des commentaires ont à l'impression que les choses ne soit pas clair. Plutôt des libéraux plutôt des keynésiens ? En tout cas il est totalement anormal qu'une pensée d’économique écrase autant le recrutement universitaire avec plus de 80 %. La démocratie passe aussi par la pluralité.
a écrit le 31/01/2015 à 9:08 :
La qualité économique d'un tel support ne laissera certainement pas indifférent, tant ces deux personnes ont brillé par leur contribution au redressement de l'économie de la France dans leurs postes respectifs. Il faudra en avertir mon cheval, cela le fera rire un peu.
a écrit le 30/01/2015 à 20:27 :
Il faut réhabiliter la science et l'analyse des faits et les abstraire de tout arbitraire politique. Ca vaut aussi pour l'histoire. C'est d'ailleurs assez dramatique de voir de nos jours des "vérités" se propager par simple buzz sans ancun chiffre, aucune vérification, aucun raisonnement...
Réponse de le 31/01/2015 à 13:35 :
Le problème en économie, c'est justement que la réalité a du mal a être décrite, et qu'elle est tellement complexe qu'elle est généralement mal modélisée.

Ce qui fait que ce qui est vrai en un lieu et à une époque, ne l'est pas ailleurs et plus tard.

Il peut-être parfois plus pertinent d'étudier l'histoire des faits économiques, ou sur des séries de données en longue période pour comprendre le présent.

Des équations complexes partant du principe que les individus sont totalement rationnels et les marchés efficients... ne débouchent souvent sur pas grand chose si ce n'est éloigner l'économie des citoyens.

Si la grande majorité des économistes sont ds scientifiques, certains sont aussi des militants (et pas de gauche) qui se font financer par des pseudos lobbys qui attendent certaines conclusions.

Enfin une science qui envoie régulièrement et de plus en plus souvent les politiques et les économies dans le mur, devrait se poser des questions sur ses méthodologie.

Laisser la porte ouverte à une approche, historique, politique, sociologique... ne peut qu'être favorable à la recherche.
a écrit le 30/01/2015 à 19:50 :
Il semblerait que l'enseignement de l'économie oublie la démographie, le capital humain et l'efficacité énergétique. Regardez les programmes.
a écrit le 30/01/2015 à 19:20 :
L'enseignement de l'économie en France se résume un un endoctrinement aux idées (nauséabondes) de la gauche. Il ne s'agit pas d'enseignement mais de propagande. Honte à tous les enseignants qui se plient à cette dictature .
Réponse de le 31/01/2015 à 12:28 :
@Pat34 : à 100% d'accord avec vous.
Et c'est parfaitement logique : cette ignorance programmée sert à entretenir le peuple dans la servitude, pour qu'il paie sans broncher les impôts pour entretenir cette caste.
Réponse de le 31/01/2015 à 13:37 :
Je n'ai eu que des professeurs d'économie neutres ou de droite, de la seconde à mon master.

Et vous? J'ai bien peur que vous n'ayez jamais suivi un cours d'économie!
Réponse de le 31/01/2015 à 18:23 :
@gringo
Ne vous en déplaise, j'ai suivi quelques cours d'éco.
Avec des profs qui n'étaient ni de gauche ni de droite : des vrais économistes.
Réponse de le 31/01/2015 à 22:31 :
Ce qui est certain, c'est que trop de français ont des difficultés de lecture et de compréhension écrite, voire un raisonnement absurde.

On leur écrit que plus de 80% des enseignants recrutés dans le supérieur sont mainstream, c'est à dire plutôt libéraux, et ils en déduisent que les enseignants sont des marxistes qui veulent pervertir les étudiants!

Faut-il en rire ou en pleurer?
Réponse de le 01/02/2015 à 9:51 :
@ gringo
Ne vous en déplaise, j'ai assisté à quelques cours d'économie dans ma vie.
Avec de profs qui n'étaient ni de gauche ni de droite : des vrais économistes.
a écrit le 30/01/2015 à 18:58 :
Toujours la querelle des anciens et des modernes. L'état n'a pas à prendre partie. Les modernes finissent par gagner quand leur mérite est enfin reconnu.
Ce gouvernement socialiste fait erreur de principe en voulant régler toutes les querelles et polémiques par un nouvelle règlementation.

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