Space Forum : la filière spatiale "migre vers une économie de la donnée"

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La troisième édition du Space Forum de La Tribune était dédiée aux enjeux de la prochaine décennie, au sein de la filière spatiale.
La troisième édition du Space Forum de La Tribune était dédiée aux enjeux de la prochaine décennie, au sein de la filière spatiale. (Crédits : Rémi Benoit)
La filière spatiale française, forte de ses 16 000 emplois, est en pleine mutation. Désormais la donnée, sa transmission, son stockage et son exploitation sont au coeur de toutes les stratégies de ses acteurs, notamment en matière de cybersécurité et climat. C'est en tout cas le grand enseignement de la troisième édition du Space Forum de La Tribune, qui s'est déroulée vendredi 18 septembre à la Cité de l'Espace à Toulouse. Retour sur cet événement et présentation de son palmarès.

"Nous entrons dans une nouvelle ère du spatial que je qualifierais de post new-space", analyse Jean-Yves Le Gall, le président du Centre national d'études spatiales. Invité en qualité de Grand Témoin à la troisième édition du Space Forum, organisée par La Tribune à La Cité de l'Espace de Toulouse vendredi 18 septembre, le dirigeant a exposé sa vision sur l'avenir d'un secteur pesant 4,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires pour 16 000 emplois.

"Le spatial migre d'une économie des infrastructures vers une économie de la donnée. Ce qui implique d'être compétitif sur l'ensemble de la chaîne de valeurs, c'est-à-dire les lanceurs, les satellites et les applications (...) Il ne s'agit plus de ce que nous avons appelé le New Space, dont nous entendons parler depuis 10 ans et qui n'est donc plus si new que cela. Il ne s'agit pas non plus d'une privatisation de l'économie, il s'agit probablement d'une évolution plus profonde du secteur spatial", estime-t-il.

Jean-Yves Le Gall

Jean-Yves Le Gall était le Grand Témoin du Space Forum 2020 de La Tribune (Crédits : Rémi Benoit)

Un "agrandissement de l'économie du spatial" (dixit Gilles Rabin, le directeur de l'innovation, de la science et des applications au Cnes) qui a pu être observé de longue date par Space'Ibles, l'observatoire de la prospective spatiale de la structure. Pour d'autres, c'est une révolution culturele qui est en marche grâce à l'émergence de ces nouveaux acteurs.

"Il y avait un décalage beaucoup trop important entre le développement et les usages. Mais ce n'est pas lié à un problème de communication, c'est un problème culturel d'un secteur trop refermé sur lui-même. Désormais, c'est un monde qui est en train de s'ouvrir, à marche forcée, et c'est une vertu de ces nouveaux acteurs (du New Space, ndlr) de nous avoir contraint à nous ouvrir. Cette ouverture à l'usage est clé pour l'avenir de la filière, tout comme l'est le besoin de faciliter l'accès à la donnée spatiale", analyse Corinne Mailles, la directrice générale adjointe de Telespazio.

En ce sens, e-Geos, la filiale commune de Telespazio avec l'agence spatiale italienne, va lancer le 23 septembre une nouvelle marketplace digitale du nom de Kleos, à base d'intelligence artificielle. Elle permettra à n'importe quel utilisateur d'accéder à cette donnée issue du spatial et de l'exploiter de manière simplifiée.

L'avenir, c'est la technologie quantique

Au-delà de cette démocratisation de la donnée, par une ouverture culturelle de la filière spatiale, la data a d'autres usages premiers comme la cybersécurité.

"La donnée est essentielle en matière de surveillance de l'espace car nous avons pour objectif de caractériser les objets qui sont présents par centaines de milliers, de savoir d'où ils viennent et s'ils sont une menace ou non pour les intérêts français. Pour répondre à cette nécessité, il y a besoin de remonter leur trajectoire et donc remonter le temps en sauvegardant une masse de données avec des processus à base d'intelligence artificielle", expose Laurent Rigal, Colonel et Chef du bureau Stratégie du Commandement de l'Espace.

Space Forum 2020

Le Commandement de l'Espace est installée à Toulouse depuis quelques mois (Crédits : Rémi Benoit)

En lien avec la nouvelle stratégie militaire française, le gouvernement a implanté depuis peu un Commandement de l'Espace, à Toulouse, sur le site du Cnes, où 29 militaires composent déjà cette nouvelle unité. D'ici 2025, ils seront au nombre de 400 et auront un bâtiment dédié dès 2023. Mais cette montée en puissance de l'armée au sein de l'écosystème spatial se fera en partenariat avec les acteurs privés, comme Airbus Defence and Space ou encore Thales Alenia Space qui se sont déjà emparés du sujet.

"Thales Alenia Space et Telespazio ont investi, au sein de la Space Alliance, dans une jeune pousse du nom de Nord Star qui fait de la surveillance de l'espace à partir de l'espace, avec à terme une quarantaine de satellites d'observation en orbite. Les données orbitales et non orbitales récoltées arrivent dans une plateforme C2 (Command Control). C'est le cœur névralgique du système, qui devra traiter à l'avenir de grandes quantités de données, il y a donc un besoin d'automatisation du processus d'analyse. En ce sens, nous travaillons sur des clouds (nuage numérique pour y stocker de la donnée, ndlr) de défense, privés et hybrides pour partager de l'information de manière sécurisée", explique Riadh Cammoun, le vice-président Affaires Institutionnelles et Réglementaires chez Thales Alenia Space.

En plus de ces technologies développées par cette dernière, d'autres moyens sont étudiés et explorés pour sécuriser le transfert de données codées via la relation par satellites, à l'image de la technologie quantique.

Space Forum 2020

Eleni Diamanti est directrice d'un laboratoire de recherches au CNRS (Crédits : Rémi Benoit)

"Avec celle-ci, l'objectif est d'utiliser les propriétés de la physique quantique pour accroître nos capacités de calculs, de mesure et de communication. Pour éliminer tout risque de perte de l'information, inclure les relations satellitaires dans cette technologie devient cruciale. Cela nous permettrait d'avoir une portée globale, bien plus importante qu'aujourd'hui. Pour y parvenir, il y a un vrai besoin de partenariat entre les laboratoires de recherche et les entreprises privées. D'ailleurs, un plan national pour le développement du quantique est en préparation", annonce Eleni Diamanti, directrice de recherche CNRS au laboratoire LIP6.

L'observation de la Terre et du climat dépendante du spatial

Par ailleurs, l'autre grand enjeu de la décennie à venir pour la filière, thème de cette troisième édition du Space Forum de La Tribune, n'est autre que le climat, en lien avec la lutte contre le réchauffement climatique. À ce sujet, Telespazio bénéficie d'un centre de la donnée spatiale dédiée à l'observation de la Terre et du climat, en Italie, à Matera, qui permet de réceptionner et analyser les données en la matière. Une structure stratégique pour une société engagée sur le programme Copernicus.

"Sur les 54 variables essentielles du climat (ECV - des indicateurs de mesure du climat, ndlr), 80% proviennent de l'espace et la pierre angulaire de tout cela n'est autre que le programme de l'agence spatiale européenne Copernicus. Son modèle est basé sur la gratuité de la donnée et la facilité à y accéder", présente Corinne Mailles, qui se réjouit des 2,5 milliards d'euros débloqués cet été pour de nouvelles missions au sein de ce programme.

Space Forum 2020

La question climatique a fait l'objet d'un focus particulier lors de ce Space Forum de La Tribune (Crédits : Rémi Benoit).

"Nous sommes totalement dépendants des acteurs du spatial. Néanmoins, pour observer la Terre et le climat, nous avons besoin de continuité au sein des missions d'observation, ce que va nous offrir Copernicus et cela devra perdurer. De plus, dans nos modèles de prédiction globaux, 92% de la donnée vient du spatial mais seulement 10% quand il s'agit de la donnée régionale. Il faut donc augmenter l'observation spatiale de la terre", appelle de ses vœux Marc Pontaud, le directeur scientifique de Météo France.

Si les programmes spatiaux nécessaires à la réalisation de ce souhait sont au programme, la qualité des mesures est aussi à améliorer. "Les capteurs sont essentiels pour récolter la donnée afin d'avoir des modèles de prédiction avec une meilleure précision et être peut-être capable de répondre à de nouvelles questions. Pour des mesures pertinentes, il faut de nouveaux capteurs. C'est ce sur quoi nous travaillons au sein de la chaire Crystal, en partenariat avec Airbus", souligne Marie-Hélène Baroux, la directrice adjointe de l'Isae-Supaero, dont l'objectif est de former dès 2021 l'ensemble de ses 1 700 étudiants aux enjeux environnementaux.

 Palmarès du 3ème Space Forum de La Tribune à Toulouse

Space Forum 2020

Sous le parrainage de l'Isae-Supaero, Kermap a été récompensée dans la catégorie Observation de la Terre (Crédits : Rémi Benoit).

Space Forum 2020

En partenariat avec le Club Galaxie, Thalos a été distinguée dans la catégorie Télécommunications (Crédits : Rémi Benoit).

Space Forum 2020

Après une grosse levée de fonds, Kinéis a été mise à l'honneur dans la catégorie des Mobilités (Crédits : Rémi Benoit).

Space Forum 2020

En partenariat avec Thales Alenia Space, l'entreprise Predict Services a été décorée dans la catégorie Défense et Cybersécurité (Crédits : Rémi Benoit).

Space Forum 2020

La Région Occitanie et La Tribune ont remis le prix de manager de l'année 2020, dans le spatial, à Nicolas Multan, le dirigeant d'Hemeria (Crédits : Rémi Benoit).

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Et le prix du Jury La Tribune - BNP Paribas a été remis à Loft Orbital, pour son concept de covoiturage du spatial (Crédits : Rémi Benoit).

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Commentaires
a écrit le 24/09/2020 à 17:49 :
Très bon article avec toutefois une correction à faire. Copernicus est un programme de suivi de l'Environnement de la Commission Européenne.

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