"La bonne gestion du congé maternité est un levier important pour l'égalité homme-femme"

ENTRETIEN. Deux chercheuses de la Toulouse School of Management ont mené une étude auprès d'une trentaine de femmes hautement qualifiées pour observer l'impact de la maternité sur leur carrière professionnelle. La grande majorité rapporte avoir subi des injustices au travail pendant ou après leur grossesse.

6 mn

(Crédits : Reuters)

"La maternité comme point de basculement dans la carrière des femmes", c'est le titre de la thèse que s'apprête à soutenir Camille Desjardins, doctorante au sein de la Toulouse School of Management (Université Toulouse 1 Capitole). Cette jeune chercheuse a mené en compagnie de Marion Fortin, professeure de gestion et directrice du programme doctoral de l'établissement, une étude pour mesurer l'impact de la grossesse sur la trajectoire professionnelle des femmes dans le cadre du projet de recherche Judy (Justice Dynamics in Organisation) financé par l'Agence nationale de la recherche. Les résultats de cette enquête sont édifiants.

LA TRIBUNE - Pouvez-vous nous raconter comment s'est déroulée votre étude ?

CAMILLE DESJARDINS - Depuis 2019, nous avons interrogé 35 femmes hautement qualifiées, du bac+3 au doctorat. Les participantes sont âgées de 26 à 41 ans et vivent  toutes en France. Nous les avons interrogées à quatre reprises : lorsqu'elles ont annoncé leur grossesse, à la fin du congé de maternité avant leur reprise d'activité, trois mois après le retour au travail et enfin six mois après leur reprise.

MARION FORTIN - Même si beaucoup de progrès ont été réalisés sur d'autres aspects de la maternité, le biais de genre reste très fort en France au travail. De récentes études quantitatives montrent que le désavantage en termes de salaire ou de progression de carrière est particulièrement prononcé pour les femmes ayant des enfants, qui plus est au sein de la population hautement qualifiée. 

Quels résultats avez-vous obtenus au terme de cette série d'entretiens ?

CAMILLE DESJARDINS - Même si pour quelques femmes tout s'est bien passé, nous avons tout de même remarqué que 80% des participantes avaient rencontré au moins une injustice soit pendant la grossesse, pendant leur congé maternité ou à leur retour. Il est intéressant de remarquer qu'il existe beaucoup de points communs entre toutes les participantes, qu'elles travaillent dans le privé, dans le public, dans de petites ou de plus grandes structures.

À quel type d'injustices faites-vous référence ?

CAMILLE DESJARDINS - Pendant la grossesse, certains manageurs refusaient de leur accorder l'aménagement de travail auquel elles avaient le droit dans leur convention collective (les agentes de la fonction publique et certaines salariées du privé peuvent travailler une heure de moins par jour durant leur grossesse, ndlr). Ou alors, les réunions étant placées en fin de journée, elles ne pouvaient pas partir plus tôt. À leur reprise, la plupart n'ont pas bénéficié de l'entretien individuel inscrit dans le code du travail qui permettrait notamment de les informer sur ce qu'il s'est passé dans l'entreprise durant leur absence et faire le point sur leurs aspirations au sein de la société. Beaucoup également, qu'elles soient à 80% ou à temps plein, sont écartées des grands projets de l'entreprise. Qui dit moins de grands projets dit aussi moins de chance d'être promue et d'avoir plus de responsabilités à l'avenir au sein de la société.

Une participante a retrouvé une annonce de recrutement sur son poste alors qu'elle revenait au travail le mois suivant. Une autre participante a vu son poste scindé en deux sans qu'on lui demande son avis.

MARION FORTIN - Certaines se heurtaient également à des refus de télétravail ou devaient demander chaque semaine à leur manageur si elles pouvaient travailler à distance tel jour. D'autres n'ont jamais perçu les primes promises avant leur grossesse. On voit déjà dans la courte période de notre étude des désavantages financiers très réels qui sont vécus par les participantes.

Comment ces injustices influent-elles la trajectoire professionnelle de ces femmes ?

MARION FORTIN - La question est de savoir si ce sont les femmes qui décident par elles-mêmes de se retirer une fois qu'elles deviennent mamans parce qu'elles ont envie de passer plus de temps avec leurs enfants ou si ce sont les entreprises qui les poussent dehors. Nos recherches montrent que les deux sont liés dans un cercle vicieux. Les participantes qui subissent des expériences malheureuses vont moins s'investir dans leur travail et davantage se focaliser sur leurs enfants. D'ailleurs, au fil des quatre entretiens, les ambitions et la motivation au travail des participantes évoluent beaucoup.

CAMILLE DESJARDINS - Oui, lors du premier entretien, beaucoup disent qu'elles souhaiteraient avoir plus de responsabilités, notamment managériales. Et puis, au fur et à mesure qu'elles subissent des injustices, elles disent seulement vouloir revenir et mener des tâches intéressantes. Quelques mois après leur retour au travail, les participantes confient qu'elles souhaitent qu'on leur donnent du travail et qu'on les laisse tranquilles. D'autres décident de partir de l'entreprise pour ne pas subir les pratiques de leur manageur.

Cela veut dire qu'elles subissent des pressions au travail ?

CAMILLE DESJARDINS - Il y a des pressions, des remarques des manageurs, des collègues, notamment sur le fait que les participants ne sont pas là le mercredi si elles travaillent à 80% ou si elles partent plus tôt pour aller chercher les enfants.

MARION FORTIN - Souvent c'est leur conjoint qui amène des enfants. Elles arrivent très tôt, travaillent pendant la pause déjeuner. Ces femmes travaillent peut-être encore plus qu'avant leur maternité mais parce qu'elles partent à 16h30, elles ont des remarques.

Quelles seraient les bonnes pratiques à mettre en place pour mieux gérer la maternité au travail ?

MARION FORTIN - Il faudrait déjà instaurer une planification de l'absence qui implique la femme enceinte et le faire plusieurs mois en amont, pas une semaine avant son départ en congé maternité. La salariée peut aider à passer ses dossiers et projets à des collègues, etc. C'est l'occasion aussi pour le manageur de discuter avec sa collaboratrice dans quelles modalités elle envisage son retour au travail. Cela peut-être de planifier un jour fixe de télétravail. À son retour, il faut aussi discuter avec elle de ses aspirations dans l'entreprise. La bonne gestion du congé maternité est un levier important pour l'égalité hommes femmes

CAMILLE DESJARDINS - Certains manageurs partent du principe que si leur collaboratrice vient d'avoir un enfant, elle a envie de moins s'investir, donc il ne faut pas lui confier les projets les plus importants. Sauf que ce n'est pas discuté avec la principale concernée. Or, beaucoup des participantes interrogées avaient toujours envie de s'investir et des ambitions professionnelles intactes. Ces mauvaises expériences peuvent impacter leur carrière sur le long-terme. D'où l'importance d'essayer d'améliorer la gestion de cette période. Il faudrait aussi bien informer chaque femme de l'ensemble de ses droits comme la possibilité de travailler une heure en moins durant la grossesse ou l'aménagement de travail possible pour continuer l'allaitement.

6 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaire 1
à écrit le 18/11/2021 à 19:59
Signaler
Pauvre bébé ,à peine six ans de leur vie sans masque et cinq avant de recevoir leur première injection dans le bras et ce ensuite deux par an jusqu'à la fin de leur vie.

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.