Aéroport de Toulouse : dans les coulisses du conseil de surveillance

Ambiance tendue lors de la réunion du Conseil de surveillance de l'aéroport Toulouse-Blagnac, la semaine dernière. Le soutien de l'État aux Chinois pour prélever 1,5 M€ dans les réserves financières a ravivé la méfiance de certains acteurs locaux envers l'actionnaire privé. Des fuites avant la réunion ont également provoqué la colère d'Anne-Marie Idrac, représentante de Casil Europe.

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De gauche à droite : Philippe Robardey (CCIT), Pascal Boureau (Conseil Départemental), Pascal Mailhos (Préfet), Anne-Marie Idrac (Présidente du Conseil de Surveillance d’ATB), Huabing Wang (Président de Casil Europe), Didier Codorniou (Région), Bernard Keller (Toulouse Métropole), Jean-Michel Vernhes (Président du Directoire d’ATB).
De gauche à droite : Philippe Robardey (CCIT), Pascal Boureau (Conseil Départemental), Pascal Mailhos (Préfet), Anne-Marie Idrac (Présidente du Conseil de Surveillance d’ATB), Huabing Wang (Président de Casil Europe), Didier Codorniou (Région), Bernard Keller (Toulouse Métropole), Jean-Michel Vernhes (Président du Directoire d’ATB). (Crédits : Rémi Benoit)

Le communiqué de presse de l'Aéroport Toulouse-Blagnac en date du 29 juin 2017 est clair :

"L'activité de l'année 2016 était présentée le mercredi 28 juin aux actionnaires d'Aéroport Toulouse-Blagnac. Le trafic en hausse a porté la bonne santé financière de l'entreprise, et l'assemblée a voté la distribution de la totalité du bénéfice 2016 (7,85 M€, selon les normes internationales IFRS) aux différents actionnaires".

Contacté pour avoir davantage d'informations, le service presse de l'aéroport assure qu'"aucun commentaire supplémentaire ne sera fait". Et pourtant : dans la somme annoncée de 7,85 M€, il n'y a pas uniquement les bénéfices de l'année 2016. Il y a aussi 1,5 M€ qui proviennent des réserves financières de l'aéroport, mais qui, par une mécanique financière complexe, se retrouvent dans la somme totale versée aux actionnaires. Si l'ensemble des actionnaires a voté à l'unanimité la redistribution des bénéfices, ce n'est pas le cas pour les réserves. Les actionnaires locaux (CCI, Région, Département et Métropole) ont voté contre.

"Nous avons toujours dit qu'il ne fallait pas piocher dans les réserves d'ATB, qui sont destinées à l'autofinancement", explique Bernard Keller, vice-président de Toulouse Métropole en charge de l'aéronautique et maire de Blagnac.

"Nous avons accepté que 100 % des bénéfices soient reversés aux actionnaires (contre 50% auparavant) car Casil Europe l'a demandé et que les finances sont bonnes. Mais nous avons toujours été opposés à ce que les actionnaires se servent dans les réserves", ajoute Pascal Bourreau, conseiller départemental présent au Conseil de surveillance.

Seulement voilà, Casil Europe (actionnaire à 50,1 %), soutenu par le vote de l'État (actionnaire à 10,01%) a eu gain de cause.

 Que penser du vote de l'État ?

Pourquoi l'État a-t-il voté en faveur de cette décision ? Interrogée, la Préfecture renvoie vers l'Agence des participations de l'État, organe qui incarne l'État actionnaire. "Pas de commentaires à faire", répond-t-on de ce côté là. Faut-il y voir le signe d'un accord entre  l'État et l'actionnaire chinois ? Pour Pascal Bourreau, c'est une ancienne crainte qui revient :

"Depuis la signature entre l'État et Casil Europe, on a le sentiment qu'il existe un pacte d'actionnaires qui lie l'État à l'acteur privé. Cela laisse également croire que les 10,01% que possède encore l'État seront proposés à Casil Europe au printemps 2018."

Pour rappel, le pacte d'actionnaires existant entre l'État et l'actionnaire chinois n'a jamais été rendu public, ce qui, au bout de plusieurs épisodes juridiques, a été validé par le Tribunal de Grande Instance de Toulouse.

En off, un connaisseur du dossier assure qu'il faut tempérer :

"L'État ne validera pas les yeux fermés toutes les décisions de Casil Europe. Sur cette question des réserves, les acteurs locaux ont une position de posture politique qui est de dire 'pas touche aux réserves', et l'État une position de technicien financier qui dit 'il ne faut pas se braquer pour si peu'. La vraie question est en effet de savoir ce que fera l'État des 10,01% qui lui restent".

Lors du rachat, les dirigeants chinois ont mis une option de vente sur les 10,01 % de parts encore détenues par l'État jusqu'en 2018, ce qui porterait leurs parts à 60 % et permettrait à Casil de devenir actionnaire majoritaire.

Rentabiliser les 308 M€

Lors du Conseil de surveillance, les représentants de Casil Europe ont par ailleurs été assez clairs sur leurs intentions. Selon plusieurs témoignages, "les Chinois ont rappelé qu'il avaient mis une grosse somme (308 M€) pour racheter l'aéroport et qu'ils avaient bien l'intention de rentabiliser cet investissement". "Les actionnaires de Casil ont misé 308 M€, et souhaitent récupérer minimum 3% de bénéfice par an, soit 10 M€ par an", précise un actionnaire local. Étant donné que chaque année, la moitié des bénéfices revient à Casil et l'autre aux actionnaires publics, il faudrait que l'aéroport génère 20 M€ de bénéfices par an, contre 7 millions actuellement. Pour cela, ils compteraient sur l'augmentation du trafic de l'aéroport mais aussi sur une révision des valeurs d'amortissement des infrastructures. "En attendant, ils prennent dans les réserves", conclu cette même source.

La colère d'Anne -Marie Idrac

Le conseil de surveillance du 28 juin a également été perturbé par des fuites dans la presse la veille de la réunion. Un article de La Dépêche du Midi intitulé "L'actionnaire chinois de l'aéroport veut-il éliminer le contre-pouvoir public ?" a mis le feu aux poudres. Cet article disait que Casil Europe souhaitait diminuer le nombre de représentants au Conseil de Surveillance, en passant ce nombre de 15 actuellement à "une fourchette de 3 à 18 représentants", ce qui aurait diminué l'influence des pouvoirs publics au sein du Conseil.

"Les Chinois ont été très énervés par ces informations car en réalité ce n'est pas du tout eux qui souhaitaient cette modification des statuts, c'est l'État, et ce pour harmoniser les statuts des entreprisses aéroportuaires dans lesquelles il a une participation", indique Bernard Keller.
Anne-Marie Idrac a ainsi pris la parole en leur nom ("ils ne parlent pas français, et peu anglais, c'est compliqué", sourit un membre du Conseil). Elle a sévèrement mis en garde tous les membres du Conseil contre les fuites dans la presse, évoquant l'argument de réunions privées et de droit des entreprises.

À noter qu'au final, à l'unanimité, la disposition n'a pas été retenue par l'assemblée. "Le nombre des représentants restera donc fixé à 15 membres, afin de préserver les équilibres entre les différents actionnaires et le poids des représentants locaux dans les décisions stratégiques d'ATB", indique l'aéroport.

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