Post-vérité contre bulle de filtres : l'édito d'Emmanuelle Durand-Rodriguez

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Emmanuelle Durand-Rodriguez, directrice de la rédaction de La Tribune Toulouse
Emmanuelle Durand-Rodriguez, directrice de la rédaction de La Tribune Toulouse (Crédits : Rémi Benoit)
L'édition Toulouse de La Tribune est en kiosque. Voici l'édito ainsi que le sommaire de ce dernier numéro de l'année 2016.

"En 2017, trouvera-t-on la recette ? Celle qui nous sortira de l'impression de danser sur un volcan ? La menace terroriste, la crispation des esprits sur les questions identitaires, la résurgence des mouvements réactionnaires et la puissance des réseaux sociaux ont suffisamment marqué les esprits pour que le sentiment d'impuissance atteigne sérieusement le moral de beaucoup.

Fondées sur l'esprit des Lumières du 18e siècle, sur la conviction que le progrès nous conduit inexorablement vers un monde meilleur et sur la certitude des bienfaits de la démocratie représentative, nos sociétés occidentales et démocratiques ont vécu 2016 comme un coup de poignard dans le dos. Pour beaucoup, l'élection de Donald Trump aux États-Unis a été l'ultime choc vers la prise de conscience que la connaissance des faits et la dénonciation des préjugés ou des insultes ne compte plus. On peut donc dire n'importe quoi, les faits objectifs ont moins de poids qu'un mensonge glissé avec aplomb. Au printemps les pro-Brexit ont répété sans vergogne le mensonge des 350 millions de livres (versées chaque semaine par le Royaume-Uni à l'Europe), un mensonge ostensiblement assumé auprès des électeurs après le vote. Pas besoin de réalité virtuelle, la réalité n'existe déjà plus ! Et c'est ainsi qu'à coup de Brexit et d'outrances trumpiennes, s'est répandu ces derniers mois le concept de "post-vérité". "Post-truth" a même été choisi en novembre comme mot de l'année par l'Oxford Dictionary. Quand on peut modeler l'opinion en faisant appel à la rancune, à l'émotion ou à la haine, il n'y a pas de raison de convoquer la raison. La démagogie est doublement efficace, rendue plus opérante encore par les réseaux sociaux et la possibilité offerte à chacun de vivre dans sa bulle (l'autre concept très 2016 de filter bubble).

Alors, LA solution ? Désolée, elle n'existe pas. L'homme (ou la femme) providentiel(le) n'arrivera pas pour nous sauver. Il n'y a pas plus de solution unique, simpliste et immédiate. Dans un monde complexe, numérique et suspendu au risque climatique, il faut accepter d'en passer par des réponses construites et complexes tout en ayant l'humilité de reconnaître que la solution est collective. Car, parallèlement au vent mauvais d'un retour idéalisé au passé et au fantasme d'un monde éternellement identique à lui-même, une immense partie de la société travaille à construire le monde d'après.

Lors de Biznext organisé par La Tribune en novembre à Toulouse, Elisa Lewis, co-auteure de Le Coup d'état citoyen, expliquait justement le profond mouvement porté par les citoyens et rendu possible par le numérique.

Des initiatives portées par la volonté des citoyens de se réapproprier la décision publique émergent alors qu'internet fait tomber les barrières qui freinaient jusqu'à présent l'engagement politique. Le besoin d'horizontalité rendu possible par le numérique (intelligence collaborative, mise en réseaux, nouveaux modes de transmission de l'information) percute la verticalité du monde politique. De ce conflit naissent de nouveaux modes de participation à la vie collective, de nouvelles formes d'expression politique et de nombreuses civic tech. C'est un mouvement puissant porté par la volonté de ne plus se laisser déposséder de la décision publique.

Ces deux mouvements parallèles, d'un côté la volonté d'action sur le monde, de l'autre le repli identitaire, ont tous les deux pris de l'ampleur et se percutent aujourd'hui. Nous sommes à la charnière de ces deux visions du monde. En déséquilibre. D'où la nécessité de ne pas se laisser imposer une vision strictement technologique du numérique, un « numérique sensible à la fraternité » pour reprendre l'expression de Mounir Mahjoubi, président du Conseil national du numérique et lui aussi invité de Biznext.

Dans son livre Pour un humanisme numérique, Milad Doueihi invite à « penser l'avenir des sociétés numériques avec les outils de nos traditions humanistes ». C'est une piste majeure pour éviter qu'à la tentation de la « démocrature » qui, sous l'apparence d'une démocratie fonctionne comme une dictature, s'ajoute la toute puissance des données.

2016 nous a perturbés, 2017 est ouvert à tous les possibles."

Emmanuelle Durand-Rodriguez

Le sommaire de l'édition Toulouse de La Tribune

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