Réforme des professions libérales : les pharmaciens ne veulent pas d'une "santé bradée"

Le gouvernement envisage de déréglementer les professions libérales pour augmenter le pouvoir d'achat des Français. 37 professions sont concernées. Un remède pire que le mal pour les pharmaciens qui dénoncent les risques pour leur corps de métiers et pour les clients. À Toulouse, entre 1.500 et 3.000 personnes ont manifesté place Saint-Étienne à Toulouse pour montrer leur opposition au projet.

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Entre 1500 et 3000 personnes issues des professions libérales se sont rassemblées à Toulouse ce mardi midi.
Entre 1500 et 3000 personnes issues des professions libérales se sont rassemblées à Toulouse ce mardi midi.

Répondant à l'appel pour une "Journée sans professions libérales" lancé par l'UNALP, l'Union nationale des professions libérales, de nombreux rassemblements ont eu lieu à Paris et dans d'autres métropoles. À Toulouse, entre 1.500 et 3.000 personnes se sont rassemblées ce mardi midi près de la préfecture, place Saint-Étienne.

Aux côtés des avocats, huissiers, kinés, architectes et retraités, les pharmaciens formaient le gros du cortège. "Non à la santé en épicerie", "La santé ne s'achète pas en grande surface" ou encore "Fier d'être libre et potard, n'en déplaise à Édouard (Leclerc)", pouvait-on lire sur les pancartes brandies par des manifestants en blouse blanche. Près de neuf pharmacies sur dix (87,2%) étaient fermées (lire l'article) mardi entre 9 h et 10 h, a affirmé à Reuters Isabelle Adenot, présidente de l'Ordre national des pharmaciens.

Opposés à la déréglementation de leur profession
Dans la ligne de mire des pharmaciens : le rapport de l'Inspection générale des finances publié le 25 septembre (à lire ici, et ). Commandé par Pierre Moscovici, repris par Arnaud Montebourg et arrivé aujourd'hui entre les mains d'Emmanuel Macron, le rapport préconise la déréglementation de quelque 37 métiers dont l'accès (exigence de diplômes, nécessité de racheter une charge ou une licence etc.) ou l'activité (monopoles sur certains actes, tarifs réglementés) sont encadrés par la loi.

Après les déclarations d'Arnaud Montebourg qui, le 10 juillet, avait promis de "restituer" 6 Md€ de pouvoir d'achat aux Français en luttant contre certains "monopoles", le nouveau ministre de l'Économie a tenté de rassurer les professionnels à propos de son projet de loi "croissance et pouvoir d'achat". "Il y a beaucoup de fausses idées qui circulent sur ce projet, a déclaré Emmanuel Macron dans le quotidien Paris-Normandie de mardi. D'abord, les professions dites réglementées ne sont qu'une partie mineure de mon projet de loi sur l'activité. Deuxièmement, ce n'est en aucun cas une déréglementation ou une dérégulation." "Le projet que je porte ne reviendra en aucun cas sur quelque sécurité juridique que ce soit ou sur quelque sécurité sanitaire que ce soit. En aucun cas sur l'équilibre des territoires non plus", a-t-il ajouté.

Les pharmaciens toujours mobilisés
Des déclarations insuffisantes aux yeux des pharmaciens. "On connaît les politiques, déclare Philippe Vergnes, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France pour la Haute-Garonne et Midi-Pyrénées. Tant que rien n'est signé, nous allons maintenir la pression et montrer que nous sommes mobilisés. D'autres actions sont déjà dans les tuyaux."

"On s'en prend à nous parce que nous n'avons pas le pouvoir de nuisance des conducteurs de train ou des pilotes d'avion, renchérit Olivier Carton, pharmacien à Portet-sur-Garonne. Ils annoncent des réformes avant de les discuter au Parlement et ajustent en fonction des réactions. Ne rien dire, c'est consentir. Or, nous ne faisons pas confiance aux dernières déclarations d'Emmanuel Macron." Pour ce membre de l'ordre des pharmaciens, le projet de réforme "s'attaque aux trois piliers fondamentaux sur lesquels s'appuie notre profession : un capital appartenant exclusivement à des pharmaciens, seule garantie d'indépendance ; un numerus clausus sur les ouvertures de pharmacies pour que celles-ci répondent à des règles légales et à des quotas de population ; le monopole de la distribution des médicaments."

"Vendre le produit le plus rentable et non celui qui correspond le mieux"
Conséquences : le capital des sociétés d'exercice libéral (SEL) serait ouvert à des investisseurs étrangers ; sans numerus clausus, des officines pourraient être ouvertes sur l'ensemble du territoire ; les médicaments délivrés sans ordonnance pourraient être vendus dans les grandes surfaces. "L'ouverture du capital, c'est la perte de l'indépendance, s'inquiète Olivier Carton. Si des groupes financiers entrent dans les capitaux des pharmacies, nous seront amenés à vendre le produit le plus rentable à nos clients, et non celui qui lui correspond le mieux."

"La suppression du numerus clausus va créer des déserts en zone rurale, car les pharmaciens, comme les médecins aujourd'hui préfèreront s'installer près des centres urbains. Enfin, conclut Olivier Carton, l'expérience des déréglementations dans les pays européens et anglo-saxons montre que la libre utilisation des médicaments engendrent des maladies iatrogènes liées à un mauvais usage et à une surconsommation. Cela aura un coût supérieur aux économies recherchées, estimées à 4 € par an et par habitant."

Une baisse des prix ?
Reste que d'après l'association UFC-Que Choisir, la vente de médicaments sans ordonnance hors des officines pourrait profiter aux consommateurs français. "En Italie, les prix ont baissé et 85 % des clients vont toujours en pharmacie car ils y trouvent de meilleurs conseils, remarque Jean-Bernard Grimaldi, le vice-président de l'UFC-Que choisir à Toulouse. La distribution de médicaments en grande surface, mais sous le contrôle d'un pharmacien, permettrait selon notre analyse une baisse des dépenses d'automédication des Français de plus de 16 %, ce qui rendrait aux consommateurs 269 millions d'euros de pouvoir d'achat."

"Les médicaments ne sont pas des produits comme les autres, martèle la députée Catherine Lemorton, pharmacienne de profession. Je suis contre l'automédication en grande surface pour trois raisons : la baisse des prix n'est pas prouvée ; les médicaments ont des effets secondaires que ne peuvent surveiller les grandes surfaces ; les Français consomment déjà trop de médicaments. Baisser les prix ne fera qu'augmenter cette tendance." Et de rappeler en guise de conclusion : "On parle partout de projet de loi, mais jusqu'à aujourd'hui, aucun texte n'a encore été présenté en conseil des ministres."

Gael Cérez
© photo Rémi Benoit

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