Pourquoi les fermes-usines font débat en Midi-Pyrénées

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(Crédits : ON / Rémi Benoit)
À la veille de l'ouverture du Salon de l'agriculture, la Confédération paysanne a dévoilé ce vendredi 20 février une carte de France des "fermes-usines", dénonçant "une industrialisation de l'agriculture". Sur les 29 projets pointés du doigt, trois sont situés dans la région Midi-Pyrénées : deux exploitations élevant 725 000 poulets par an dans le Gers et une ferme de 120 000 agneaux adossée à une unité de méthanisation dans l'Aveyron.

D'après le syndicat Confédération paysanne, la région Midi-Pyrénées compte trois sites agricoles hors normes élevant des centaines de milliers d'animaux dans de véritables fermes-usines.

La ferme des 725 000 poulets fait polémique dans le Gers

Dans le Gers, le groupe Vivadour a ouvert fin 2013 deux gigantesques exploitations, l'une au nord du département à Lannepax, la seconde un peu plus au sud dans le village de Saint-Élix-Theux. Destinées à l'élevage, elles concentrent chacune près de 115 000 poulets en permanence sur des cycles de 40 jours, soit plus de 725 000 gallinacés par an. Cette production est ensuite destinée à alimenter les abattoirs voisins de Sarramon et Condom, qui tournent aujourd'hui en partie grâce à une production importée de Vendée.

À l'origine, Vivadour espérait ouvrir trois autres sites sur le même modèle dans le Gers à Duffort, Izotges et Lussan. Mais la coopérative a fait face à une vive contestation à Lannepax. Sylviane Baudois est l'une des porte-voix du collectif "Bien vivre dans le Gers", qui regroupe 17 associations locales :

"Il y a 36 poulets au m2. Certains ont les muscles atrophiés car ils ne sortent jamais au plein air et le taux de pertes est très important. Parfois, les bêtes mortes ne sont même pas évacuées le jour même. Les poulets envoyés aux abattoirs sont bourrés d'antibiotiques avec les conséquences que l'on connaît sur la santé. Pourtant, ils sont vendus pratiquement au même prix à la découpe que les poulets fermiers."

Selon la Confédération paysanne, l'exploitant n'aurait qu'à y consacrer deux heures de travail par jour. "Il a juste besoin de jeter un coup d'œil de temps en temps. Ce n'est plus de l'élevage mais de l'agroalimentaire !", commente Sylviane Baudois. Le collectif dénonce également les nuisances occasionnées par l'implantation de cet élevage au beau milieu du village, pointant notamment du doigt l'épandage de fumiers.

"C'est n'importe quoi, il n'y a pas de poulets aux pattes atrophiées", rétorque de son côté Bernard Malabirade, le président de la FDSEA dans le Gers. L'agriculteur estime que ce type d'élevage "apporte un équilibre" à l'économie du département.

"Les abattoirs ne peuvent pas tourner avec uniquement des produits de label puisqu'il n'y en a pas assez. Dans le Gers, les poulets labellisés représentent environ 60 % de l'activité des abattoirs et le restant des élevages polyvégétals comme celui de Lannepax. Et puis tout le monde ne peut pas acheter des poulets bio. Ces poulets dit "standards" s'ils ne sont pas produits dans le Gers, on les fera venir de l'étranger avec des émissions de gaz à effet de serre."

En décembre 2014, après un recours du collectif "Bien vivre dans le Gers", le Tribunal administratif de Pau annule l'autorisation de l'exploitation de Lannepax. Mais pour les opposants à l'élevage industriel, le combat est loin d'être fini. Vivadour a décidé de faire appel de cette décision. Le préfet du Gers a annoncé le 6 février dernier le maintien de l'activité du poulailler pour 2 mois.

Contactée par la rédaction, la coopérative Vivadour n'a pas souhaité réagir.

Une exploitation de 120 000 agneaux par an en Aveyron

La SARL Grimal à Rullac-Saint-Cirq est une exploitation emblématique. Pour les uns, elle reflète l'avenir d'une filière prête à investir pour le développement durable. En témoigne la subvention de 230 000 euros attribuée en 2013 par le Conseil régional de Midi-Pyrénées pour l'installation d'une unité de méthanisation. Pour les autres, elle symbolise l'industrialisation excessive de l'agriculture.

Fondée en 1974, elle compte aujourd'hui onze bergeries de 50 m sur 15 m qui abritent près de 100 000 agneaux par an. "Nous achetons les agneaux sevrés d'un mois à 200 éleveurs de brebis laitières de l'appellation d'origine protégée Rocquefort, explique Johan Grimal, l'exploitant. Après trois mois d'engraissement, nous les revendons aux grandes surfaces. Nous ne sommes pas en label qualité."

Achetés plus de 4,50 le kilo vif avant abatage, un bon prix comparé à des cours plus anciens, les agneaux sont revendus environ 100 € par la suite. "Notre entreprise tourne bien. Elle prospère. Nous sommes onze à y travailler. L'agriculture doit produire des denrées et occuper des marchés. On ne marche sur personne mais on essaie toujours de faire mieux que le voisin", assume Johan Grimal.

C'est dans cet esprit que ce négociant s'est lancé dans la méthanisation. "C'était une marotte depuis mon installation avec mon père en 2005, précise-t-il. L'unité vient d'entrer en fonctionnement en janvier. La subvention régionale est la seule que nous ayons reçue car nous ne bénéficions pas de la PAC." Un investissement important que l'entrepreneur espère rentabiliser d'ici une dizaine d'années.

"Je sais que nous ne sommes pas dans l'air du temps, mais il y a de la place pour tout le monde, producteur de qualité et producteur de volume. La demande est là", se justifie-t-il.

Malgré les propos rassurants, du côté de la Confédération paysanne, on craint les intentions monopolistiques de l'entreprise aveyronnaise.

"Cela représente 10 % des agneaux sur le territoire de l'appellation d'origine protégée Roquefort, affirme Laurent Reversat, le porte-parole de la Confédération paysanne. C'est une société historique d'une dimension énorme qui a la volonté de concentrer et d'avoir un monopole sur le marché. Nous n'avons pas été vigilants, mais nous n'en voulons pas d'autres du même type."

Pour ce syndicat agricole, la concentration animale dans les exploitations pose des problèmes sanitaires. "40 000 agneaux, c'est au minimum 200 provenances différentes, assure Laurent Reversat. Il leur faut un traitement antibiotique systématique pour les 'blanchir'. Des antibio qu'on retrouve dans la viande qu'on mange et dans le fumier." Producteur de lait de brebis, il constate : "s'il y a une trace de médicament dans mon lait, on le détruit. Pour la viande, cela devrait être pareil".

Autre crainte, voir les trois opérateurs du secteur (Unicor, Ovi Plateau Central et Grimal) "tuer petit à petit les petits engraisseurs et éleveurs". "Demain, ils nous diront que nos agneaux ne valent plus rien car ils seront devenus un sous-produit de la méthanisation", s'inquiète Laurent Reversat. Pas opposé de principe à la méthanisation, la Confédération paysanne préfèrerait voir davantage de petits projets collectifs se développer.

Ce procès de la méthanisation, le vice-président du Conseil régional Vincent Labarthe a dû mal à l'entendre. "Nous avons subventionné ce projet à hauteur de 230 000 euros car il rentrait dans nos critères de sélection, remarque le socialiste en charge de l'agriculture. L'élevage existait avant l'unité de méthanisation. Elle ne va pas amener une hausse de la production." Et d'assurer que, contrairement au projet des 1000 vaches dans la Somme, il n'existe pas de projets de méthanisation ex nihilo en Midi-Pyrénées.

Selon Vincent Labarthe, le méthaniseur de la SARL Grimal est "l'un des plus importants de la région en matière d'intrants agricoles". Subventionné 230 000 euros dans le cadre du plan Midi-Pyrénées Énergie pour un investissement total d'environ 2,5 millions d'euros, il devrait traiter 11 400 tonnes de fumier par an et produire 2 000 MWh électriques et 2 760 MWh thermiques par an.

"C'est une bonne chose car cela permet d'éviter de transporter ces fumiers sur 80 km pour les traiter, explique Vincent Labarthe. Des projets à 80 000 tonnes d'intrants sont à l'étude dans la région. En Aveyron, 70 agriculteurs vont s'associer par exemple pour produire du gaz."

Favorable au développement de la méthanisation dans les grandes exploitations, Vincent Labarthe, lui-même agriculteur, prône toutefois la prudence : "Il faut faire attention à ce qui entre pour éviter que des industriels y traitent d'autres produits comme les résidus de l'équarrissage par exemple." À terme, il faudrait aussi selon lui mettre en place des seuils limites pour la taille des exploitations : "L'Espagne a des projets pharaoniques en cours que nous devons éviter car ils sont contraires à nos principes."

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