Covid-19 : "la France doit relancer le Fonds de développement économique et social" (G.Colletis)

Gabriel Colletis, professeur d'économie à l'université Toulouse 1 Capitole, partage dans les colonnes de La Tribune son analyse du plan de soutien à l'économie porté par la France, face à la crise sanitaire de covid-19. S'il estime celui-ci pas suffisamment ambitieux, l'économiste propose en parallèle de relancer le Fonds de développement économique et social (FDES) pour aider les entreprises et appelle à l'organisation d'une grande conférence nationale, à la sortie de crise, pour définir nos activités stratégiques et vitales. Pour Gabriel Colletis, cette crise est l'occasion de repenser notre économie en la "re-territorialisant" via une politique souveraine. Entretien.

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Pour l'économiste toulousain Gabriel Colletis, la crise de covid-19 offre une opportunité de repenser l'économie française.
Pour l'économiste toulousain Gabriel Colletis, la crise de covid-19 offre une opportunité de repenser l'économie française. (Crédits : Rémi Benoit)

La Tribune : le Conseil régional d'Occitanie, qui est la collectivité qui détient la compétence de développement économique, a rapidement annoncé un plan de soutien aux entreprises du territoire de plusieurs dizaines de millions d'euros. Quel est votre opinion sur ce plan ?

Gabriel Colletis - Les moyens budgétaires directs des Régions sont extrêmement limités. Il est impossible d'imaginer un plan de relance de l'économie régionale sur les moyens dont disposent la Région Occitanie. Ce qu'elle peut faire de mieux est d'organiser les dispositifs en mettant autour de la table un certain nombre d'acteurs. Les moyens engagés, autour de 64 millions d'euros, sont très faibles car elle ne peut faire mieux... Mais je trouve cela déjà énorme quand on connait les marges de manoeuvre de la collectivité ! Les Conseils régionaux doivent être mobilisés davantage pour un travail d'ingénierie que pour l'engagement de crédits budgétaires.

Lire aussi : Covid-19 : entreprises d'Occitanie, voici un panorama des aides possibles

La Tribune : dans ce contexte, n'est-ce-pas hypocrite de la part de l'État de demander aux Conseils régionaux de participer au fond de solidarité qu'il est en train de bâtir ?

G.C - Si par moyens, l'État entend moyens financiers alors oui c'est hypocrite. L'État sait très bien que les Régions n'ont pas de ressource autonome suffisamment puissante tout simplement parce que la fiscalité actuelle ne leur permet cela. Il faudrait une refonte de la fiscalité très importante. Par exemple, une part de la TVA récoltée localement pourrait rester en région, ce qui n'est pas le cas actuellement.

C'est une situation à l'image de ce que traverse aussi la Commission européenne, qui dispose également de moyens extrêmement limités. Beaucoup d'observateurs ont déploré la faible somme, de 37 milliards d'euros, débloquée par celle-ci pour soutenir les États et leur économie. La Commission a à sa disposition ce que lui donne les États membres. Mais cela ne représente rien par rapport à l'arme budgétaire que les États peuvent mobiliser. Si la relance budgétaire doit avoir lieu, elle se fera des États ou elle ne se fera pas.

La Tribune : Quelle est votre analyse le plan de soutien à l'économie de l'État français ? L'estimez-vous complet ?

G.C - Il y a énormément de mesures qui ont été annoncées, très concrètes, comme le report des charges fiscales et sociales. Maintenant, quand nous les totalisons, sur les 45 milliards d'euros annoncés, 32 sont absorbés par le report des charges fiscales et sociales. Ce n'est donc pas 45 milliards d'euros injectés dans l'économie par l'État. Ces reports sont très souhaitables mais ce n'est pas de l'argent qui entre dans les caisses des entreprises. Ce n'est pas un plan de relance car relancer signifie dépenser de l'argent et en faire entrer dans des caisses vides.

La Tribune : à propos du soutien à l'économie, d'autres pays semblent prendre plus de risques à l'image du plan de l'Allemagne annoncé à 750 milliards d'euros ou celui des États-Unis à 1 000 milliards de dollars...

G.C - L'État allemand me semble mieux armé et beaucoup volontariste comme il l'avait été en 2008 que l'État français. L'Allemagne s'appuie un outil très précieux nommé KFW. C'est le fonds de reconstruction de l'Allemagne. Il existe depuis la Seconde Guerre Mondiale et il a rassemblé les crédits de plan Marshall, ou appelés officiellement les crédits ERP (pour European Recovery Program). Depuis, l'Allemagne a toujours gardé ce fonds, qui est très actif, et qu'elle sait mobiliser chaque fois que cela est nécessaire. Donc quand elle annonce ce plan de 750 milliards d'euros, pour l'essentiel, ce seront des fonds engagés par ce KFW.

La France a disposé d'un outil équivalent par le passé. À l'époque, nous avions un Fonds de développement économique et social (FDES). Celui-ci accordait directement des crédits aux entreprises. Lors que Peugeot a racheté Citroen, l'opération a été réalisée grâce à un prêt conséquent du FDES par exemple. Ce fonds accordait des crédits à des taux très bonifiés, c'est-à-dire que les taux d'intérêts étaient pris en charge par l'État. Le problème est que cet outil a été complément désactivé et dans cette période, il serait hautement nécessaire de le réactiver de manière à pouvoir aider les entreprises, plutôt les grands groupes.

Néanmoins, en contrepartie de ces lignes de crédits, ces grandes entreprises devraient prendre des engagements comme ne pas licencier. Il faudrait instaurer une politique de relance mixant des prises de participation au capital, comme l'évoque pour le moment le gouvernement, et l'octroi de prêts via le FDES.

La Tribune : ce plan de relance économique via ce fonds que vous appelez de vos voeux est inévitable ?

G.C - Pour moi, il l'est. Nous ne sommes qu'au début de la crise économique. Nous sommes dans une situation beaucoup plus complexe que celle de 2008. Cette dernière est issue d'une crise financière patente. La bulle a éclaté et entraîné derrière une série de pertubations économiques très graves. Mais aujourd'hui, avant l'effondrement récent des cours boursiers, nous avions retrouvé quasiment le niveau d'avant la crise de 2008. Seulement, en même temps que la bulle se reconstitue, il y a d'autres déséquilibres qui se sont accumulés et d'une manière bien plus inquiétante qu'il y a douze ans.

Par exemple, s'agissant de la France, sa dépendance aux importations, s'est très fortement accentuée depuis 2008 et dans de nombreux domaines. Notre déficit commercial est devenu abyssal. Le commerce extérieur est un problème d'exportation, mais aussi d'importation contrairement aux idées reçues. La crise sanitaire d'aujourd'hui met en lumière cette dépendance aux importations, et de manière très violente.

La Tribune : à plusieurs reprises, le gouvernement français a annoncé des "décisions de rupture", déclarant qu'il y aurait un avant et un après covid-19, sur le plan économique, avec notamment des rapatriements d'activités. Comment le pays peut-il s'y prendre ?

G.C - Le premier levier serait de définir ce que nous appelons les activités stratégiques  d'intérêt vital. Cela doit se faire par l'intermédiaire d'une concertation au niveau national en organisant une grande conférence, avec les partenaires sociaux, des associations, les Régions, etc., pour définir au plus près du terrain quels sont nos besoins et quelles sont nos activités hautement stratégiques.

Et pour cela, il n'y a plus ce qui existait autrefois et qu'on appelait le Comité pour la compétitivité et la sécurité économique (supprimé en 2003, ndlr). Il se réunissait régulièrement pour s'assurer que les conditions de la sécurité économique étaient garanties. Un tel comité devrait être relancé après la crise, mais il ne doit pas être composé uniquement d'experts et fonctionnaires de Bercy. Il faut des représentants des Régions et des partenaires sociaux. Il serait en charge du suivi des travaux liés à la grande concertation que je propose. Il s'agirait ainsi d'une économie concertée.

La Tribune : au regard des aspects évoqués, devons-nous faire un rétropédalage sur la mondialisation de notre économie pour laisser la place à un État français plus protectionniste ?

G.C - Je crois qu'il faut utiliser plutôt le terme de protecteur. Il ne s'agit pas de se replier mais d'affirmer sa souveraineté. C'est exactement ce que font les Allemands et qui leur a été beaucoup reproché. L'Allemagne a une politique souveraine et ce qui permet à ce pays d'avoir aujourd'hui les moyens de répondre de manière autonome à cette pandémie. Les Allemands n'ont pas de problème d'approvisionnement de masques et de tests de dépistage. Tous ces matériels sont produits sur son territoire, avec des capacités adéquates aux besoins.

Cette question de la souveraineté va revenir au galop et il va falloir "re-territorialiser" l'économie. De plus, créer des écosystèmes locaux aura beaucoup d'avantages sur la transition écologique. Cela permettra de réduire l'empreinte carbone de nos produits. Mais le chantier de la "re-territorialisation" est absolument énorme.

La Tribune : la Commission Européenne a annoncé la levée des contraintes budgétaires, dont le fameux respect du déficit d'un État qui ne doit pas dépasser les 3% de son PIB. Est-ce-que cela signifie que cette crise sanitaire met fin à l'Europe telle que nous la connaissons aujourd'hui, ou du moins la fin des mécanismes européens actuels ?

G.C - Si rien n'est fait, il y a un risque de fragmentation de la zone euro. Si je dis cela, c'est que les taux d'intérêts à 10 ans sont très différents d'un État à l'autre. En mars 2020, lorsque les États empruntent, ils ne le font pas dans les mêmes conditions. L'État allemand emprunte autour de -1%, la France à un taux proche de zéro et la Grèce par exemple tourne autour de 2%. En économie, nous appelons cela le spread ou l'écart de taux. Ce qui signifie que les États en grande difficulté financière comme l'Italie et la Grèce ont une sorte de double peine car ce sont eux qui doivent le plus supporter cet écart de taux. Si l'Union européenne n'est pas vigilante sur ce point et laisse le spread prendre de l'importance, la zone euro risquera de se fragmenter. Il va donc falloir revoir un certain nombre de règles de la Banque centrale européenne (BCE). Elle va devoir accepter l'aggravation des déficits publics. Nous ne pouvons plus concentrer la construction européenne uniquement sur une base centrée sur des critères financiers et monétaires.

La Tribune : cette crise sanitaire est-elle l'opportunité pour réformer l'Union européenne ?

G.C - Exactement, il faut profiter de cette période pour donner à l'Union européenne une ampleur qu'elle n'a pas du tout. La BCE reste très attentive aux questions financières et monétaires, mais l'Europe ne peut pas être uniquement une Europe guidée par la BCE, même si elle fait preuve de souplesse actuellement. Elle vient de s'affranchir d'une règle qu'elle s'était fixée qui consiste à détenir au maximum 33% de la dette d'un État. Mais ce n'est pas la BCE qui est sur la sellette mais plutôt notre vision de l'Europe. En période de crise, vous avez toujours le danger et les opportunités à saisir.

Lire aussi : « Nous n'aurons pas du "made in France" en baissant les salaires » Gabriel Colletis, professeur d'économie

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Commentaires 6
à écrit le 31/03/2020 à 19:25
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Relancer l'économie ce n'est pas subventionner les canards boiteux dont la médiocrité des résultats est souvent le résultat de gestion technocratique trop conformiste et frileuse centrée d'abord sur la réduction des coûts de production et trop peu ...

à écrit le 31/03/2020 à 14:40
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Comme DAB MR COLLETIS produit d'excellentes analyses et propositions. Toutefois par prudence compréhensible il ne met pas en cause la rigidité de la RFA: son refus de mutualiser les emprunts, évidemment son refus d'éteindre les dettes via la B C E...

à écrit le 31/03/2020 à 8:10
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Les secteurs vitaux de notre économie ont pourtant été définis après la seconde guerre mondiale : énergie, transport, télécommunications, alimentation et santé. Ces secteurs ont été fortement privatisés et mis entre les mains d'intérêts privés dépour...

à écrit le 31/03/2020 à 8:07
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le temps perdu avec une reforme des retraite incompréhensible et non chiffre tout ceci pour cacher le refus de dialogue et maintenant que nous somme en guerre contre une maladie qui anéanti toute l'économie ce même gouvernement est toujours dans s...

à écrit le 31/03/2020 à 6:35
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re territorialiser! fichtre ca fait rever, hein? ' la france sans ses usines', de patrick artus', a lire la france a mis son industrie dehors, puis decouvre ce qu'il en est! montebourg voulait faire rendre gorge a l'industrie pharma, puis la fran...

le 31/03/2020 à 14:33
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"On" à choisi pour nous de devenir un pays de services, fini l'industrie (lourde, bruyante, polluante, trop proches des habitations qui ont été petit à petit autorisées à se rapprocher de l'usine, etc la haute techno, c'est discret, insonore, etc, se...

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