L'économiste atterrée Mireille Bruyère prône des droits communs du travail

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Mireille Bruyère a participé à l'ouvrage des Économistes atterrés Changer d'avenir.
Mireille Bruyère a participé à l'ouvrage des Économistes atterrés "Changer d'avenir". (Crédits : DR)
Membre du collectif des Économistes atterrés et maître de conférences à l'Université Toulouse-2, Mireille Bruyère a coordonné la publication de l'ouvrage "Changer d'avenir" qui propose notamment des pistes de réflexion pour améliorer le monde du travail. Interview.

Pourquoi, selon vous, faut-il aller vers la création de droits communs du travail ?

Le salariat, qui est la forme juridique la plus répandue dans le monde du travail, donne accès à des droits sociaux (allocations chômage, compensation en cas de maladie, congés payés, retraite, NDLR). Or, avec les évolutions socio-économiques et la démographie, il y a de moins en moins de contrats de travail en tant que salarié en CDI et donc beaucoup de personnes ne bénéficient plus de ces droits (par exemple parce qu'elles travaillent sous le statut d'auto-entrepreneur).

Pour faire face à cette précarité, les socio-libéraux et les libéraux proposent de réduire les protections sociales en flexibilisant le travail. Jean Tirole prône par exemple un CDI pour tout le monde avec des droits progressifs au fil de la carrière mais cela signifie une perte d'acquis sociaux pour ceux qui sont déjà en CDI. Nous sommes opposés à cette conception qui revient à réduire les protections sociales en universalisant le droit du travail.

Nous pensons plutôt qu'il faut créer un minimum de revenus garanti au-dessus des minima sociaux actuels permettant de vivre de manière décente. Certaines activités non salariées pourraient donner accès à l'ouverture de droits sociaux, en particulier les initiatives d'économie sociale et solidaire qui contribuent à la création des communs. Ces personnes non-salariées mais ayant contribué à un projet d'utilité sociale (comme par exemple des auto-entrepreneurs ou les membres de coopératives) pourraient bénéficier de l'ouverture de droits à la protection sociale.

Au-delà de ces nouveaux droits monétaires, vous prônez un droit à la formation universelle quel que soit le contrat de travail...

Oui, l'idée est que l'on puisse cumuler des droits à la formation de la même manière, quel que soit son statut : salarié en CDI, en CDD mais également les indépendants. Nous critiquons le système actuel avec le compte personnel de formation (CPF) car nous ne pensons pas qu'il faille individualiser le droit à la formation sur un compte numérique et que les salariés doivent ensuite se débrouiller pour construire leur formation. Cela ne permet pas de réduire les inégalités. Une personne faiblement diplômée et qui a des difficultés à s'organiser n'utilisera jamais ce droit à la formation.

Le collectif est opposé en revanche à la mise en place d'un revenu universel, une des mesures phare du programme de Benoît Hamon pendant la présidentielle. Pourquoi ?

Pour des raisons financières mais aussi théoriques, nous ne pensons pas que nous pouvons baser la société sur le principe d'un revenu universel. Cela ne permet pas de réduire les inégalités puisque tout le monde le touche, y compris les plus riches. Il existe aussi le risque que le revenu universel fasse office de voiture-balai pour les plus précaires et que l'on se dise "puisque les gens ont un revenu minimum garanti, on va laisser l'ubérisation se développer, d'autant que l'on ne peut rien faire contre la technologie".

Ensuite, il faut surtout pouvoir financer le revenu inconditionnel et cette idée bute sur le réel dans sa mise en œuvre. Par ailleurs, les Économistes atterrés considèrent qu'il ne peut y avoir de création de valeur sans contribution collective. La création de richesse ne tombe pas du ciel. Nous privilégions d'autres pistes pour favoriser le travail collectif.

Vous évoquez notamment le développement des coopératives d'activités et d'emplois (CAE) ?

Cette forme de coopérative connaît un essor important depuis la crise. L'idée est de créer un regroupement d'auto-entrepreneurs rémunérés en tant que salariés, chacun percevant un revenu au prorata des activités qu'il apporte à la coopérative (si l'on a peu d'activité, on perçoit l'équivalent d'un temps partiel et si on travaille beaucoup, c'est un temps complet). C'est une forme a minima du coopérativisme, puisqu'il n'y a pas de mise en commun du capital, mais cela permet d'échanger des expériences entre entrepreneurs.

Pour vous, le nerf de la guerre pour changer le travail réside dans le statut juridique du travail...

La protection sociale ne règle pas tous les problèmes. La question de la gouvernance est essentielle. Uber offre une promesse d'autonomie aux chauffeurs. Mais la plateforme est une entreprise privée dont la finalité est de dégager des revenus. Au final, au lieu d'être un outil de partage, Uber devient un outil de domination pour mettre en concurrence les travailleurs. Si Uber était une coopérative dans laquelle tous les taxis détenaient une partie du capital, les chauffeurs ne seraient pas mis en concurrence. L'application serait juste un outil pour faire remonter les avis des clients et cela suffirait. On pourrait aussi imaginer une plateforme détenue par ses usagers qui pourraient intervenir, par exemple, sur les tarifs.

Les propositions des Économistes atterrés sont à contre-courant des solutions prônées pendant la campagne par le Medef ou dans l'appel des prix Nobel (dont faisait partie Jean Tirole). Cet ouvrage est une manière de peser dans le débat économique ?

La vocation des Économistes atterrés est de montrer dans les médias et aux citoyens que la pensée économique n'est pas unique. Même s'il existe une expertise économique, celle-ci est fortement influencée par les convictions politiques des intervenants. Nous voulons proposer des alternatives réalisables aux propositions des économistes néolibéraux. Je pense que la publication en septembre dernier du pamphlet "Le négationnisme économique. Et comment s'en débarrasser" est une réaction à notre médiatisation croissante. Notre collectif (lancé en 2010) pèse aujourd'hui plus dans le débat public qu'à sa création.

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