À Toulouse, Geneviève Fioraso annonce "une année décisive pour le spatial européen"

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Geneviève Fioraso à Toulouse
Geneviève Fioraso à Toulouse
La secrétaire d'État chargée de l'Enseignement supérieur et de la recherche, Geneviève Fioraso a inauguré le Toulouse Space Show le 30 juin à Toulouse. Après avoir œuvré au rapprochement entre Safran et Airbus Defence&Space, elle précise sa stratégie pour le maintien de la primauté européenne dans le domaine concurrentiel du spatial. Interview.

La secrétaire d'État chargée de l'Enseignement supérieur et de la recherche, Geneviève Fioraso a inauguré le Toulouse Space Show le 30 juin à Toulouse. Après avoir œuvré au rapprochement entre Safran et Airbus Defence&Space, elle précise sa stratégie pour le maintien de la primauté européenne dans le domaine concurrentiel du spatial. Interview.

Dans un contexte de concurrence exacerbée, l'Europe peut-elle conserver ses positions dans le domaine de l'espace ?
L'Europe doit conserver son leadership en matière de lanceurs. Dans le cas contraire, il y aurait un problème de souveraineté aussi bien pour la défense que pour les activités civiles. L'espace donne accès à des informations majeures en matière d'environnement, d'agriculture, de géolocalisation, de santé publique. Cela nous permet d'avoir une avance technologique et économique formidables et surtout de disposer d'une réelle autonomie. Si nous perdions la priorité dans l'accès à l'espace, si nous ne disposions plus des technologies qui nous permettent d'avoir accès à ces informations, nous nous retrouverions dépendants des autres puissances : les États-Unis, la Chine, l'Inde et tous les pays qui émergent dans ce secteur. Aujourd'hui, Ariane représente 50 % de parts de marché des lanceurs de satellites mais la fusée européenne a la fragilité du leader face à une concurrence qui se développe extrêmement rapidement.

Y-a-t-il un danger que l'Europe disparaisse de la short list des numéros un de l'espace ?
Non, mais nous vivons dans un monde de compétition. Comme nous avons été très longtemps leaders, notamment dans le domaine des lanceurs, nous n'avons peut-être pas vu venir avec suffisamment d'anticipation la concurrence. Nous avons cru que les États-Unis avaient laissé tomber leur politique de l'espace. Souvenons-nous que Barack Obama, au cours de son premier mandat, semblait avoir renoncé aux investissements dans ce secteur. Finalement, la Nasa, avec le soutien du président Obama, a décidé au contraire d'appuyer une stratégie de reconquête industrielle et on a vu surgir SpaceX massivement soutenu par les fonds publics américains. Je peux même parler de dumping car la Nasa achète 130 millions de dollars en domestique, c'est-à-dire en interne, des lancements qu'elle vend 60 millions de dollars à l'export. Cela s'appelle du dumping, une politique de soutien très forte. Face à cela, il fallait que nous réagissions. Nous, c'est-à-dire le socle franco-allemand au sein de l'Esa, pour les lanceurs, et au sein de l'Union européenne. Nous avons développé une contre-offensive très rapide. Nous n'avons pas fait beaucoup de bruit mais nous avons travaillé pendant 18 mois en réunissant l'ensemble des acteurs : industriels, opérateurs, agences. Nous avons ainsi pu annoncer il y a 15 jours la création d'une cosociété entre Safran et Airbus Defense&Space, entièrement dédiée aux lanceurs civils dans un premier temps.

Quel a été votre rôle personnel dans la création de cette société commune ?
Efficace et modeste. Je pense qu'en matière industrielle, il ne faut pas faire de grandes déclarations mais un travail de fond. Moi j'ai travaillé dans l'industrie, dans les start-up, également chez un grand opérateur. Je sais comment les choses se passent. Il faut que chacun ait un intérêt convergeant. Tout le monde doit être conscient que c'est une obligation compétitive. On ne fait jamais de joint-venture par pur plaisir. On le fait si on pense que c'est utile pour la compétition et si ça va bénéficier à son entreprise. Là, il y avait de toute évidence une production trop peu intégrée, une réactivité qu'il fallait accélérer face à la compétition très forte et massive de SpaceX. Il fallait donc un industriel davantage responsabilisé, de la conception jusqu'à la commercialisation des lanceurs. Voilà comment cela s'est fait.

Vous a-t-il fallu lever des verrous?
Il a fallu fédérer. Le rôle de l'État a été exactement celui qu'il doit être : un État stratège qui fait se rencontrer les acteurs, les fédère et les amène à une solution qui soit la plus favorable.

Qu'attendez-vous de l'existence de la société commune créée par Airbus Group et Safran ?
De la compétitivité et tout simplement la survie de la filière. Si nous n'avions pas pris cet acte fort face aux États-Unis, il n'y aurait pas eu une mort subite mais peut-être un déclin de la filière. J'attends également une arrivée peut-être plus précoce que prévue, à la fois d'une solution intermédiaire (Ariane 5 ME) et de la solution Ariane 6. Nous allons peut-être pouvoir avancer le calendrier en responsabilisant les industriels qui investiront davantage et qui prendront davantage d'initiatives.

Quels sont vos objectifs pour 2014 ?

2014 promet d'être une année décisive pour le spatial européen avec la conférence ministérielle de l'Esa en décembre prochain, au Luxembourg (cette réunion rassemble tous les ministres chargés de l'Espace dans les pays membres de l'agence spatiale européenne, NDLR).

Comment préparez-vous cette ministérielle ?
De manière concrète, pragmatique. Il faut que nous ayons un accord avec les Allemands et l'ensemble des autres partenaires d'ici la ministérielle. Quand je suis arrivée au ministère en mai 2012, les acteurs ne se parlaient plus entre eux, il n'y avait pas l'ombre d'un accord entre la France et l'Allemagne et rien n'avait été préparé par mon prédécesseur. En 2008, François Fillon avait dit oui pour Ariane 6 et ensuite c'était un grand vide, ce qui fait que chacun avait un point de vue différent. J'ai d'abord dû voir les acteurs un par un, en bilatéral, avant de pouvoir les réunir petit à petit. Cela m'a prit du temps, il faut de la patience, de la ténacité, de la détermination et que chacun prenne ses responsabilités.

À quelle décision souhaitez-vous aboutir ?
Je souhaite qu'on ait un lanceur le plus compétitif possible, le plus rapidement possible et qu'on ait la production la plus intégrée possible. Et que chacun soit bien dans son rôle, l'Esa dans le sien, l'UE dans le sien, le Cnes comme agence d'expertise scientifique au service de l'État français et les industriels avec une solution industrielle efficace.

Comment se répartiront les budgets ?
Nous avons une ministérielle informelle le 8 juillet. Je pourrais en dire plus à ce moment-là.

Avez-vous fait des découvertes au Toulouse Space Show ?
Non, mais j'ai la confirmation de la variété des applications. C'est ce qui me fascine le plus dans le domaine de l'espace. Je suis aussi impressionnée par la façon dont les start-up, les PMI-PME et les grands groupes sont finalement très solidaires. C'est l'une des rares filières où l'on a le sentiment que la notion de "cotraitance" veut vraiment dire quelque chose. Un grand groupe peut pousser une start-up sur une niche si ça peut être utile au grand groupe. Il y a une compréhension un peu plus grande entre les acteurs de la filière et également avec les agences, puisqu'elles délivrent plus de contrats aux industriels que dans bien d'autres filiales.

Propos recueillis par Emmanuelle Durand-Rodriguez
© photo Rémi Benoit

En savoir plus :
Le Toulouse Space Show réunit plus de 1.000 acteurs du spatial jusqu'au 2 juillet au centre de congrès Pierre Baudis à Toulouse.

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