Numérique : la vision de Mounir Mahjoubi, président du CNNum

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Mounir Mahjoubi lors de Biznext 2016
Mounir Mahjoubi lors de Biznext 2016 (Crédits : Rémi Benoit)
Neuf mois après sa prise de fonction à la présidence du Conseil national du Numérique, Mounir Mahjoubi a précisé, lors de l'événement Biznext à Toulouse, sa vision du numérique. Favorable au "numérique fraternel" et à la création d’ "une plateforme de régulation des plateformes", il propose aussi d’aborder les enjeux sociaux par la méthode du design thinking.

La troisième phase du numérique

"Le numérique est entré dans une troisième phase que j'appellerais celle du numérique sensible ou de l'humanisme numérique. Historiquement il y a eu la phase du 'numérique anecdotique'('il est sur l'ordinateur' disait ma mère, ça avait un côté rigolo et anecdotique) puis celle du 'numérique utile' celui qui sert à travailler, à être plus performant, à étudier. Enfin il y a le numérique actuel, le 'numérique sensible' celui qui nous connecte et qui redonne le pouvoir aux gens. Le numérique tel que je le conçois peut correspondre aux valeurs de la République : liberté, égalité, fraternité. Liberté parce que le numérique permet la prise de parole de minorités qui, jusqu'à aujourd'hui, ne pouvaient pas parler.

- Liberté aussi parce que le numérique a permis à des hackers de devenir des lanceurs d'alertes et de parler très fort.

- Égalité parce que le numérique permet l'égalité des savoirs et l'égalité du pouvoir. On n'a jamais pu aussi facilement mobiliser et organiser les personnes.

- Fraternité enfin parce que nous ne devons pas nous enfermer dans une vision technologique et utilitariste du numérique. Le CNNum doit soutenir le développement d'un numérique fraternel et du partage. C'est un numérique où en étant ensemble, on crée des choses plus fortes que la somme des avantages que chacun peut en tirer."

Mal utilisé, le numérique peut déshumaniser

"Je récuse une vision purement technologique du numérique. La technologie est évidemment majeure mais si elle n'est pas au service de la vision du numérique sensible et du numérique d'égalité et de la fraternité, eh bien alors elle ne sert à rien. Il est même très dangereux de parler de numérique uniquement dans le sens d'économie numérique, d'économie des startups ou d'économie d'innovation. Depuis une quinzaine d'années que je suis passionné par ce secteur, j'ai vu que parfois, le numérique, mal traité, mal compris, peut déshumaniser. Il faut donc lui donner un sens profond et cela passe par l'inclusion des plus exclus. Barack Obama a eu récemment cette phrase très intéressante lors d'une interview sur l'intelligence artificielle : 'gouverner un pays, ce n'est pas simplement comme gérer une startup' avec l'idée qu'il n'y a pas le numérique d'un côté et la société de l'autre mais que le numérique fait partie d'un mouvement global."

Une méthode basée sur le design thinking

"Quand je suis devenu président du CNNum, j'ai dit qu'on ne ferait plus de rapport (les meilleurs rapports ont été écrits) et qu'on adopterait de nouvelles méthodes qui auraient une action immédiate sur les publics concernés. Parmi les 30 membres du CNNum, il y a un tiers de patrons de startups, un tiers de dirigeants digitaux de grands groupes français et un tiers de chercheurs et présidents d'institutions. Nous apportons tous des expériences multiples du numérique mais nous n'avons pas la légitimité pour dire aux universités : voilà LA solution pour réussir la transformation numérique. Pour créer un référentiel de transformation, nous utilisons une méthode basée sur le design thinking qui permet de consulter et d'engager la communauté locale puis de proposer une boîte à outils et des recommandations que nous avons co-construites."

Le numérique nous impose ne plus décider par décret

"Les citoyens ne sont plus prêts à accepter les décisions venues d'en haut sans discussion. Par exemple, sur le fichier TES (titres électroniques sécurisés. Mi-décembre, le CNNum publiera un avis sur le fichier TES écrit à partir des 435 contributions recueillies en novembre sur la plateforme lancée par le Conseil national du Numérique, NDLR), on ne peut pas faire la plus grande base de données numériques jamais réalisée sur les Français par décret. La limitation du chiffrement et le déploiement du TES sont pour moi le symptôme du fait que les démocraties actuelles ne sont pas configurées pour adresser les grands sujets de transformation numérique. Aujourd'hui, on n'a pas d'administration en charge du sujet ni suffisamment de chercheurs et la formation des grands dirigeants à ces enjeux est essentielle."

À la différence d'un média, Facebook n'affiche pas sa ligne éditoriale

"Le problème avec Facebook c'est l'absence de transparence de son algorithme et ses répercussions sur des démocraties qui ne sont pas préparées à faire face à ces nouveaux enjeux. Est-ce normal que toutes les informations concernant notre vie soient entre les mains d'un prestataire de services qui nous fournit un service complétement gratuitement mais qui nous demande de ne poser aucune question ni sur le traitement de ces données ni sur les règles d'affichage des contenus ?

À la différence d'un journal qui affiche et assume sa ligne éditoriale, Facebook dit : 'moi je ne suis surtout pas un media, je suis un réseau neutre qui vous propose des contenus.' Et on doit accepter de ne pas savoir comment il fonctionne.

J'adore Facebook, j'y passe plusieurs heures par jour dessus. Même chose pour Google sur lequel j'ai ¾ de mes services dont un mail que j'ai depuis 16 ans mais je m'inquiète de ne pas comprendre, de ne pas savoir et de ne pas maîtriser."

Le CNNum favorable à la création d'une plateforme de régulation des plateformes

"Le CNNum est favorable à la création d'une plateforme de régulation des plateformes qui historicise la sécurisation des données, leur lieu de stockage, la stabilité de l'algorithme et la stabilité de la relation commerciale. Cela pourrait avoir des effets très concrets. Si moi par exemple je veux devenir VTC, je vais sur la plateforme des plateformes et je les compare toutes. Et je vois par exemple que Chauffeur Privé n'a pas changé son algorithme depuis 5 ans et a fait progresser la rémunération des ses conducteurs et qu'en parallèle Uber a diminué de 20% la rémunération des chauffeurs sans aucun préavis il y a un an. Pour l'instant cette demande est très mal perçue par Google par exemple qui prend très mal l'idée même d'être évalué. Mais je suis sûr d'une chose, la régulation à la papa ça ne peut pas continuer. Il faut une nouvelle régulation adaptée à l'ère des plateformes faite par les gens qui utilisent ces services. Plus on donnera de l'information aux personnes, plus on créera de la transparence, plus on créera de la confiance.

Je rêve du jour où Google décidera de payer des impôts pour toutes les activités qu'il a en Europe, qu'il stocke toutes les données de ses clients européens en Europe et que ses ingénieurs développent les algorithmes de façon plus transparente et dans le respect des données des personnes et la responsabilité sociale qui est la leur. Je veux que Google paye 30% d'impôts comme tout le monde et ce n'est pas normal que les PME françaises payent un taux d'imposition plus élevé que Google."

Mounir Mahjoubi

Mounir Mahjoubi a 32 ans. Nommé en février 2016 président du Conseil national du numérique (CNNum), il n'a pas tardé à faire parler de lui. Après s'être saisi cet été de la question du chiffrement des données (considéré comme "un rempart contre l'arbitraire des États"), il a demandé début novembre au gouvernement de suspendre la mise en œuvre du mégafichier TES (qui vise à conserver les données biométriques de près de 60 millions de Français dans une base centralisée) et de lancer une réflexion ouverte. Bernard Cazeneuve, le ministre de l'Intérieur s'était finalement engagé à participer à une réflexion menée par le Conseil national du numérique et ses 30 membres. En dehors de son activité à la présidence du CNNum, Mounir Mahjoubi a cofondé en août dernier la startup French Bureau. Elle est hébergée au Liberté Living-Lab, un nouvel espace dédié à la "tech for good", la tech pour le bien commun.

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