Fintech : quand les banques contre-attaquent

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Les banques voient-elles les fintechs comme un facteur d'opportunités
Les banques voient-elles les fintechs comme un facteur d'opportunités (Crédits : reuters.com)
Attaquées sur un certain nombre de leurs marchés historiques, les acteurs financiers traditionnels ont désormais compris qu'ils devaient se défendre. Pour capter le vent d'innovation venu des fintechs, certaines banques choisissent la voie du dialogue et de la collaboration, tandis que d'autres misent sur des prises de participation capitalistiques. Alors que La Tribune Toulouse organise le Forum Fintech Innovation le 22 mars aux Espaces Vanel de la Médiathèque José Cabanis, à Toulouse, enquête sur la contre-attaque des banques.

Les banques ne le cachent pas : à leurs yeux, les sociétés fintechs ne sont plus aujourd'hui ces trouble-fête un peu folkloriques qu'elles étaient encore il y a quelques années. Loin d'en sous-estimer la valeur, les acteurs bancaires en place voient désormais dans ces startups des vecteurs d'innovation qu'il s'agit de ne pas négliger. Et des challengers bien réels.

"Le modèle Uber et Airbnb est traumatisant pour les banques", estime Anton Bielakoff, directeur général de la société toulousaine Lyra Network. Et même si bon nombre de fintechs n'ont pas la prétention d'"ubériser" les banques, la tension entre les différents acteurs est désormais palpable.

"Au début, on nous a pris pour des punks utopistes, mais les choses ont bien changé...", s'amuse Mathieu Hamel, fondateur de la startup parisienne Marie Quantier.

L'analyse est partagée par Alain Clot, président de France Fintech : "Les banques traditionnelles sont passées de l'indifférence à l'irritation puis à un intérêt léger. Désormais, c'est de la passion. Les grands acteurs bancaires sont conscients que les choses changent et ont engagé des réflexions profondes."

"Ne pas confondre digitalisation et 'uberisation'"

Stéphane Mallard, responsable de la stratégie et de l'innovation dans les salles de marché de la Société Générale Corporate and Investment Banking, assure ainsi que les banques voient désormais dans le développement des fintechs non pas une menace, mais plutôt un facteur d'opportunités. "Elles s'en inspirent pour éventuellement adapter leurs produits et enrichir leurs offres, analyse-t-il. C'est pour elles la possibilité de se réinventer, de capter de l'innovation." Alain Clot note cependant "une grande différence au niveau des degrés de réflexion et des solutions adoptées par les acteurs financiers." À la Banque Courtois, le président du directoire Francis Molino estime que pour intégrer les innovations nées des fintechs à son offre, il faut avant tout que "cela ait du sens". Et sa première réponse aux assauts des startups tient en un mot : digitalisation.

"Nous devons être au meilleur niveau de l'offre digitale pour nos clients, martèle le banquier. Ainsi, nous proposerons cette année la signature électronique pour les ouvertures de comptes des clients professionnels. Quant au big data, il nous permet de nous positionner encore davantage en tant que force de proposition auprès de nos clients. Ce mouvement est également valable en interne. Nous avons ainsi par exemple fait le choix d'équiper en tablettes l'ensemble de nos collaborateurs et avons généralisé le dialogue par visioconférence. Nous sommes entrés de plain-pied dans le digital. Mais notre ADN reste la proximité avec nos clients. Nous misons sur un équilibre. Ce que certains nomment le 'physital' : à la fois l'offre digitale et la proximité physique."

Reste que ce mouvement de digitalisation amuse certains dirigeants de fintechs, à l'image de Stéphanie Savel (Wiseed). "Les banques se posent aujourd'hui la question de la digitalisation des métiers bancaires, constate-t-elle. Mais elles ont un train de retard !" Mathieu Hamel va encore plus loin : "Les banques font exprès de confondre digitalisation et 'ubérisation'. Ce n'est pas parce qu'on se digitalise qu'on change de modèle !" Pour Philippe Gelis, fondateur de la fintech Kantox, implantée à Londres, les banques sont tout simplement "larguées" : "Elles savent qu'il faut faire quelque chose, mais ne savent pas quoi. Elles partent de trop loin".

"Racheter une fintech, c'est tuer le poussin dans l'œuf"

Ainsi, aujourd'hui, chaque établissement bancaire y va de sa stratégie pour capter les innovations nées au sein des fintechs. Certains, dans un esprit de "coopétition", optent pour la création de plateformes d'incubation ou d'open innovation, tandis que d'autres misent sur des prises de participation capitalistiques, voire des rachats purs et simples. "L'objectif des banques est d'intégrer les solutions des fintechs à leur offre, résume Alain Clot. Elles souhaitent acquérir cette culture le plus vite possible."

Pour Pierre d'Agrain, président de Toulouse Place Financière, c'est le sens de l'histoire.

"Comme dans d'autres secteurs d'activité, les banques vont acquérir des compétences en rachetant des startups, résume-t-il. Elles en ont les moyens financiers et c'est dans l'ordre des choses."

Le mouvement d'intégration est d'ailleurs déjà engagé depuis plusieurs années et aucun acteur bancaire historique ne semble exclure d'y participer. Cependant, si, en façade, la stratégie des banques est claire, en coulisses, les relations entre les acteurs historiques et les nouveaux entrants ne sont pas toujours simples.

Comme le confirme sous couvert d'anonymat cet acteur de l'écosystème bancaire :

"Dans les discours de com', toutes les banques disent qu'elles discutent avec les fintechs, qu'elles créent des incubateurs, qu'elles tissent des partenariats. Mais dans les faits, elles ont énormément de mal à communiquer avec ces acteurs. Elles ne sont pas crédibles à leurs yeux, car elles sont grosses et peu agiles. Et beaucoup de fintechs ne veulent surtout pas se faire racheter, car elles ont peur d'être tuées !"

Mathieu Hamel, qui voit dans la démarche des banques la volonté de "tuer le poussin dans l'œuf", assure ainsi ne pas souhaiter faire rentrer d'acteur bancaire unique dans son capital. "Dans le pire des cas, nous en aurons plusieurs, mais pas un seul, anticipe-t-il. Et si nous parvenons à être 100 % indépendants, nous le ferons."

Éric Charpentier, fondateur de Payname, est encore plus catégorique dans son refus de s'associer aux banques.

"Que les banques veuillent absorber les fintechs est à mon sens très négatif, explique-t-il. Car la machine est enrayée de l'intérieur. Le risque d'un rachat, c'est que le gros avale complètement le petit. Et à la fin, c'est le consommateur qui perd !"

"Attention à ne pas casser les pépites !"

Acquérir des fintechs innovantes serait-il pour les banques l'occasion d' "étouffer" des concurrents trop menaçants ? Pour Stéphanie Savel, quoi qu'il en soit, "lorsqu'une banque rachète une Fintech, elle tue souvent sa légitimité". Anton Bielakoff acquiesce :

"Attention à ne pas casser les pépites ! La banque peut faire l'erreur d'appliquer à la startup des process peu adaptés. Dans les fintechs, on n'attend pas trois mois pour prendre une décision. Il est vital d'aller vite. Par ailleurs, si la banque agit comme un investisseur qui demande des comptes, alors c'est de l'argent mis par les fenêtres. Ou le rachat n'a qu'un seul objectif : éliminer un concurrent."

Philippe Gelis estime que dans tous les cas de figure, l'issue sera fatale pour les startups absorbées : "Une banque qui rachète une fintech finira par la tuer. C'est une simple question de culture". L'homme conseille ainsi aux banques de collaborer avec les fintechs de façon plus souple afin de capter l'innovation sans en perdre l'esprit initial. Mais son jugement des fintechs qui refusent de parler aux banques est sans appel. "Soit c'est de la pure stratégie marketing, soit c'est l'application d'une vision naïve du secteur", grince-t-il. Éric Charpentier, lui, se dit tout simplement "pragmatique".

"La réussite de notre modèle repose sur le fait que nous nous positionnions à l'inverse des banques, résume-t-il. Nous souhaitons redonner aux utilisateurs le contrôle de leur argent, dans la transparence."

Reste que certaines fintechs tendent aujourd'hui la main aux banques, à l'image de Lyra Network. "Nous les aidons à développer des solutions innovantes, explique Anton Bielakoff. À travers les modèles disruptifs qu'elles développent, les fintechs peuvent aider les banques. Elles les obligent à réagir, à être plus mobiles pour ne pas perdre la relation avec le client." Entre concurrence frontale, coopération et mariage de raison, l'avenir des relations entre banques et fintechs sera assurément pluriel.

Le Forum Fintech Innovation à Toulouse le 22 mars

La Tribune Toulouse organise le Forum Fintech Innovation Toulouse le 22 mars aux Espaces Vanel de la Médiathèque José Cabanis, à Toulouse, de 8h30 à midi. Une matinée de prospective, d'échange et d'analyse pour réfléchir aux enjeux de la révolution fintech. Plus de 400 acteurs de la vie économique et politique sont attendus.

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